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Artefake

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TA NA MANGA

Gonçalo Jorge & Pedro Teixeira

Sébastien Bazou

Comment êtes-vous entrés dans la magie ? À quand remonte votre premier déclic ?

Gonçalo Jorge : Je suis né à Lisbonne le 27 mai 1983. Mon intérêt pour la prestidigitation est apparu très tôt, vers l’âge de six ans, lorsque j’ai reçu une boîte de magie contenant 150 tours. J’ai passé beaucoup de temps à essayer d’apprendre tout ce qui y était expliqué et, à partir de là, j’ai cherché à en découvrir toujours davantage sur la magie. À l’adolescence, j’ai rencontré le magicien Bernardo Fernandes, qui était alors secrétaire de l’Associação Portuguesa de Ilusionismo (Association Portugaise d’Illusionnisme, API). C’est lui qui m’a fait découvrir l’association et qui m’en a ouvert les portes. Je l’ai rejointe en 1998, à l’âge de quatorze ans, et ce contact avec d’autres magiciens a été déterminant pour transformer une curiosité d’enfance en quelque chose de beaucoup plus sérieux.

Pedro Teixeira : Je suis né à Lisbonne le 17 décembre 1984 et, dans mon cas, mon lien avec la magie remonte pratiquement à ma naissance. Mon père, Jorge Teixeira, était magicien et a été très impliqué dans l’API : il en a été l’un des membres fondateurs et l’a présidée pendant un certain temps. Il a aussi joué un rôle important au sein de la FISM, en présidant le jury du Championnat du Monde de Magie en 2000, à Lisbonne, puis à nouveau en 2009, à Pékin. Malgré cette proximité, il n’a jamais cherché à m’imposer la magie. J’ai grandi naturellement entouré par cet univers et c’est de ma propre initiative qu’à l’âge de quatorze ans, en 1999, j’ai rejoint l’API. C’est là que j’ai véritablement commencé à construire mon propre parcours dans la magie.

Ta na manga – Gonçalo Jorge (Photo : Ana Dias)
Ta na manga — Pedro Teixeira (Photo : Ana Dias)

Quand avez-vous franchi le premier pas et comment avez-vous appris ?

Gonçalo Jorge : Mon entrée à l’API a été le véritable premier pas. Jusque-là, mon rapport à la magie avait été essentiellement individuel. Les réunions de l’association avaient lieu tous les mardis soir, au siège de l’API, Rua da Rosa, à Lisbonne, et elles sont rapidement devenues un moment important de ma semaine. C’est là que j’ai commencé à côtoyer régulièrement d’autres magiciens, à assister à des conférences, à consulter des livres et à échanger des connaissances et des idées. À une époque où l’accès à l’information était très différent d’aujourd’hui, ce contact direct était particulièrement important.

Pedro Teixeira : La télévision a également joué un rôle important dans notre culture magique. Au Portugal, les émissions de Luis de Matos sur la RTP, la télévision publique portugaise, présentaient en prime time certains des meilleurs magiciens du monde. En parallèle, nous regardions, entre autres, les émissions spéciales de David Copperfield et The World’s Greatest Magic, qui nous permettaient de découvrir quelques-uns des grands noms de la magie internationale. C’est assez intéressant de penser que, bien des années plus tard, nous finirions par nous produire avec Luis de Matos dans nombre de ses spectacles.

Ta na manga — Luís de Matos, Impossível ao Vivo (2018)

Gonçalo Jorge : Nous apprenions avec tout ce qui nous était accessible : les livres, les vidéos, les conférences et, plus tard, les premières ressources disponibles sur Internet. Mais il y avait aussi beaucoup de pratique, d’observation et d’échanges avec d’autres magiciens. Nous n’avions pas accès à la quantité d’informations immédiatement disponibles aujourd’hui, alors chaque livre, chaque vidéo, chaque conférence ou rencontre avec un autre magicien avait beaucoup plus de valeur.

Pedro Teixeira : Même si j’avais grandi entouré de magie grâce à mon père, rejoindre l’API m’a permis de commencer à construire mon propre parcours. L’association nous offrait un espace où nous pouvions expérimenter, discuter de techniques et d’idées, montrer ce que nous faisions et apprendre auprès de personnes beaucoup plus expérimentées que nous. C’est également à l’API que nous nous sommes rencontrés. En 2000, nous travaillions encore séparément et nous avons participé aux mêmes concours. Curieusement, sans avoir encore aucun travail en commun, nous avons obtenu exactement les mêmes distinctions : le 2ème « Prix de Magie Jeune » au Concurso Intersócios de l’API et le « Prix d’Encouragement » au MagicValongo. À l’époque, nous étions déjà amis, mais artistiquement, nous suivions encore des parcours individuels. Ce n’est que quelques années plus tard que nous avons commencé à créer ensemble et, en 2004, nous avons formé Ta na manga.

Quelles sont les personnes ou les opportunités qui vous ont aidés ? À l’inverse, un événement vous a-t-il freinés ?

Gonçalo Jorge : Une chose qui a été très importante pendant nos premières années a été la proximité avec d’autres magiciens portugais plus ou moins de notre génération. À Lisbonne, nous étions notamment proches de Rui Morgado et Michael Neto, qui organisaient et animaient beaucoup de réunions de l’API. Ils étaient très créatifs, pleins d’énergie, et nous échangions constamment des idées. Pour deux jeunes magiciens, être entourés de personnes qui avaient la même envie d’expérimenter et de créer était très stimulant.

Pedro Teixeira : Il y avait aussi d’autres magiciens de notre génération, comme David Sousa, Hélder Guimarães, Ricardo Pereira et Mário Daniel, qui vivaient à Porto. Comme nous étions dans des villes différentes, nous nous retrouvions surtout lors des congrès et des conventions. Nous croisions également une génération un peu plus jeune, comme Solange Kardinaly, lors de rencontres telles que MagicValongo. Il y avait une certaine proximité entre nous et nous suivions le travail des uns et des autres. Avec le recul, ce fut une période particulièrement intéressante pour la magie portugaise, avec plusieurs artistes de notre génération qui commençaient à développer leur propre parcours.

Gonçalo Jorge : Plus tard, avec Ta na manga, ce cercle s’est naturellement élargi à l’international. Les concours, les congrès et les festivals nous ont permis de rencontrer des magiciens de nombreux pays et, avec certains d’entre eux, nous avons noué des amitiés qui durent encore aujourd’hui.

Pedro Teixeira : Quant à ce qui nous a freinés, rien de particulier.

Quels sont vos domaines de compétence ? Dans quelles conditions travaillez-vous ? Parlez-nous de vos créations, spectacles et numéros.

Gonçalo Jorge : Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble sous le nom de Ta na manga, nous avons rapidement compris que c’était sur scène que nous nous sentions le mieux, et c’est dans cette direction que nous avons décidé d’aller. Ce qui nous intéressait, c’était la possibilité de construire quelque chose au-delà de l’effet magique, en travaillant également la musique, le théâtre, le mouvement et le rapport à l’espace scénique.

Pedro Teixeira : Nous avons commencé à créer plusieurs numéros, puis des spectacles complets. En 2008, nous avons créé Tá na manga ao quadrado, puis, en 2010, Magia e etc. (não necessariamente nesta ordem). Nous avions plusieurs numéros, mais Inspirato occupait une place particulière : c’était le grand final, le numéro qui clôturait toujours le spectacle et qui était, pour nous, « notre » numéro.

Gonçalo Jorge : Inspirato est un numéro d’environ neuf minutes qui met en scène un magicien à la recherche de l’inspiration. Dès le départ, nous voulions lui donner une véritable construction théâtrale, dans laquelle la magie et la dramaturgie feraient partie d’un même langage. Lorsque nous l’avons créé, nous avions aussi une ambition très concrète : avoir un numéro original, véritablement à nous, avec lequel nous pourrions participer à des compétitions internationales. Au fond, nous avions ce rêve, encore un peu lointain, de parvenir un jour à la FISM et, qui sait, de pouvoir voyager à travers le monde avec ce numéro.

Ta na manga dans Inspirato, numéro signature du duo (Photos : Ana Dias)

Pedro Teixeira : David Sousa a joué un rôle important en rendant ce rêve plus concret. C’était quelqu’un que nous connaissions bien, de notre génération et dont nous étions proches. Lorsqu’il a remporté le 2ème « Prix de Manipulation » au Championnat du Monde de la FISM en 2006 et qu’il a commencé à voyager à l’international avec son numéro, nous avons compris que c’était possible. Tout à coup, nous ne regardions plus seulement de grands artistes étrangers en imaginant une carrière qui nous semblait très lointaine. Quelqu’un qui nous était proche y était parvenu. Nous nous sommes dit : peut-être que nous pouvons y arriver nous aussi.

Gonçalo Jorge : C’est ce que nous avons essayé de faire avec Inspirato. Nous avons commencé à le présenter dans des compétitions et, au fil des années, nous avons remporté plus d’une dizaine de prix internationaux. Entre 2009 et 2011, nous avons notamment été primés au Portugal, en France, en Belgique, en Italie, en Espagne et au Royaume-Uni. En 2011, nous avons également reçu le « Mandrake d’Or » à Paris. Finalement, en 2012, nous sommes arrivés au Championnat du Monde de la FISM à Blackpool, où Inspirato a remporté le 3ème « Prix de Magie Générale ».

Ta na manga lors de la remise du Mandrake d’Or à Paris, en 2011 (Photo : Ana Dias)
Ta na manga avec leur trophée de la FISM à Blackpool en 2012 (Photo : Ana Dias)

Pedro Teixeira : Ce numéro a finalement fait exactement ce que nous avions imaginé au moment de sa création. Il nous a conduits jusqu’à la FISM et nous a ouvert les portes de nombreux pays. Avec Inspirato, puis plus tard avec Piano, nous avons commencé à travailler dans des festivals, des conventions, des théâtres et à la télévision en Europe, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie. Nous nous sommes produits au Magic Castle, à Hollywood, ainsi qu’au Plus Grand Cabaret du Monde, en France. Des années plus tard, nous sommes revenus à la FISM, non plus comme concurrents, mais comme artistes invités, au Championnat d’Europe en 2017 puis au Championnat du Monde en 2022.

Ta na manga au Magic Castle à Hollywood (Photo : Elena Planchuelo)
Ta na manga dans la 150ème émission du Plus Grand Cabaret du monde, sur France 2 en juin 2013 (capture d’écran, production Magic TV / France 2)
Ta na manga au Championnat du Monde de la FISM, à Québec, en 2022, en tant qu’artistes invités (Photo : François Morisset)

Ta na manga est un duo depuis 2004. Comment fonctionne votre processus de création à deux et qu’est-ce que le travail en duo apporte à votre approche de la magie ?

Pedro Teixeira : Créer à deux signifie que pratiquement aucune idée ne reste exactement telle qu’elle est apparue dans l’esprit de l’un de nous. Et il y a une chose importante. La plupart de nos idées sont mauvaises et ne mènent nulle part. C’est comme ça. Pour créer, il faut qu’il existe un espace de liberté totale où nous puissions proposer des idées absurdes, idiotes ou apparemment impossibles sans avoir peur d’être jugés par l’autre. Si l’on commence à tout évaluer trop tôt, on finit par tuer des idées avant même de savoir où elles auraient pu nous mener. Une idée peut ne servir à rien, mais en provoquer une autre. L’un de nous propose quelque chose, l’autre y ajoute quelque chose, la transforme ou l’emmène dans une direction complètement différente. Parfois, nous arrivons rapidement quelque part, parfois nous n’arrivons nulle part. Il faut accepter que cela fasse aussi partie du processus créatif.

Gonçalo Jorge : En général, nous essayons de ne pas partir des tours que nous savons déjà faire. Nous préférons commencer par une idée, une image, une situation ou une émotion que nous aimerions créer sur scène. Nous nous demandons d’abord : « Qu’aimerions-nous voir se produire ? » Ce n’est qu’ensuite que nous réfléchissons à la manière de le rendre possible grâce à la magie. Cela nous permet d’imaginer librement avant d’être limités par la technique ou par notre répertoire.

Pedro Teixeira : Et puis il y a notre relation. Nous disons souvent qu’un duo qui dure depuis aussi longtemps ressemble un peu à un mariage. Il y a de meilleurs jours et des jours plus difficiles. Parfois, l’un déborde d’énergie et entraîne l’autre, et parfois c’est exactement l’inverse. Ce qui compte, c’est qu’avec le temps, un équilibre s’installe. Pas nécessairement chaque jour, mais dans l’ensemble.

Ta na manga dans leur loge, avant d’entrer en scène (Photo : Ana Dias)

Quelles sont les prestations de magiciens ou d’artistes qui vous ont marquées ?

Gonçalo Jorge : Il y en a tellement qu’il est difficile de les énumérer. Au fil des années, nous avons vu beaucoup d’artistes et de numéros qui nous ont marqués pour des raisons très différentes. Parmi ceux qui me viennent à l’esprit, il y a par exemple Roméo et Juliette d’Alain Mask, qui a remporté le « Grand Prix » au Championnat du Monde de la FISM en 2000. C’était un numéro très théâtral et poétique qui nous a beaucoup marqués.

Pedro Teixeira : Tina Lenert, avec Maid in Heaven, en est un autre exemple. Nous avons toujours beaucoup aimé la façon dont la magie naît naturellement du personnage et de l’histoire.

Gonçalo Jorge : Je pense aussi à Pierrot de Philippe Genty. La relation entre le marionnettiste et la marionnette, surtout lorsqu’elle commence à se libérer des fils qui lui donnent vie, est une image très forte.

Pedro Teixeira : Avner the Eccentric est un autre artiste qui nous a marqués. La simplicité, la précision, le silence et sa manière de travailler la relation avec le public sont extraordinaires.

Gonçalo Jorge : Je me souviens aussi de la première fois que j’ai vu Slava Polunin. J’ai été profondément impressionné par sa capacité à créer un univers qui lui est propre et à susciter une émotion aussi forte. C’est le genre de spectacle qui reste en nous longtemps après sa fin.

Quels sont les styles de magie qui vous attirent ?

Gonçalo Jorge : Ce que nous aimons va bien au-delà de ce que nous faisons nous-mêmes. Nous avons des goûts assez éclectiques. Nous aimons tout ce qui nous touche. Cela peut être un numéro de manipulation chorégraphié dans les moindres détails, presque comme un ballet, une grande illusion ou le plus petit des effets de close-up. Le style ou l’échelle sont secondaires. Ce qui compte, c’est que ce que nous regardons nous fasse ressentir quelque chose et que, d’une certaine manière, cela reste avec nous une fois le numéro terminé.

Pedro Teixeira : Ce qui nous intéresse, c’est qu’il y ait une idée et une identité derrière ce que nous regardons. La technique peut être extraordinaire, mais, à elle seule, elle n’est qu’un outil au service d’un objectif. Peut-être parce que nous travaillons principalement sur scène, nous sommes particulièrement attirés par une magie qui explore un langage scénique, où l’espace, la lumière, la musique, le mouvement ou le personnage participent réellement à la construction du numéro.

Gonçalo Jorge : Et ce que nous ressentons ne doit pas toujours être de la même nature. Cela peut être de la joie, de la tristesse, de l’étrangeté, de la poésie ou même de la peur. Ce qui nous intéresse surtout, c’est de sentir que ce que nous regardons a une voix qui lui est propre et appartient véritablement à celui ou celle qui l’a créé.

Ta na manga dans Piano (Photo : Ana Dias)

Quelles sont vos influences artistiques ?

Pedro Teixeira : Elles sont très variées et viennent d’univers assez différents. Nous n’avons jamais considéré la magie comme une discipline complètement isolée. Ce qui nous intéresse, c’est la manière dont elle peut dialoguer avec le théâtre, la musique, le mouvement, la lumière ou l’espace scénique lui-même. Souvent, ce que nous apprenons en dehors de la magie finit par être aussi important pour un numéro que ce que nous apprenons dans la magie elle-même.

Le cinéma est probablement l’une de nos plus grandes influences. Il y a quelque chose de cinématographique dans notre façon de penser la magie. Décider de ce que le spectateur voit, à quel moment il le voit, quelles informations nous lui donnons et quelle réalité nous construisons devant lui. Sur scène, nous n’avons ni caméra ni montage, mais nous pouvons diriger l’attention, créer des attentes et transformer la perception de ce qui est en train de se passer. Nous avons toujours été fascinés par les films qui jouent avec cette perception de la réalité. The Game, The Matrix et The Village, par exemple, construisent une réalité que nous acceptons et, à un moment donné, une révélation nous oblige à réinterpréter ce que nous avons vu. Il y a quelque chose de très proche de la magie dans ce mécanisme.

Gonçalo Jorge : Les courts métrages sont également une formidable source d’apprentissage. Raconter une histoire avec un début, un développement et une fin, créer une atmosphère et parvenir à une conclusion marquante en dix minutes exige une véritable économie narrative. Un numéro de magie a souvent une durée comparable. Il y a très peu de place pour le superflu. Il y a d’ailleurs une histoire assez curieuse autour d’Inspirato. Quelques années après la création du numéro, David Britland l’a vu et nous a dit qu’il lui faisait penser à Det perfekte menneske (The Perfect Human), un court métrage de Jørgen Leth datant de 1968. Nous ne le connaissions pas et nous sommes allés le découvrir à la suite de cette remarque. Lorsque nous l’avons vu, nous avons été surpris par les similitudes : le noir et blanc, l’espace presque vide, la scénographie minimaliste, la narration, les gestes très précis du personnage et même une certaine interrogation qui demeure à la fin. Il y avait une grande proximité avec des éléments que nous avions créés pour Inspirato, alors même que nous n’avions jamais vu ce court métrage.

Pedro Teixeira : C’était intéressant de découvrir que l’on pouvait arriver à des solutions artistiques similaires en empruntant des chemins totalement indépendants. Cela a aussi renforcé notre intérêt pour le court métrage comme moyen d’étudier la narration. La musique est également une influence très importante. Nous aimons particulièrement des compositeurs comme Yann Tiersen et Michael Nyman, non seulement pour les atmosphères et les émotions qu’ils créent, mais aussi pour le rythme, la répétition, les contrastes et le silence. Il nous arrive de penser certains numéros presque comme des compositions musicales. Au fond, toutes ces influences finissent par se croiser. Il ne s’agit pas pour nous d’ajouter du théâtre ou de la musique à la magie comme de simples éléments décoratifs. Ce qui nous intéresse, c’est que tout participe d’un même langage.

Ta na manga, jeux de silhouettes (Photo : Ana Dias)

Quels conseils et quels chemins conseiller à un(e) magicien(ne) débutant(e)  ?

Gonçalo Jorge : Au début, le plus important est de bien apprendre les bases et d’étudier les classiques. Il n’est pas nécessaire de chercher immédiatement à être original. Il faut d’abord connaître le langage de la magie. Une identité personnelle se construit avec le temps.

Pedro Teixeira : Il est également important de ne pas confondre la réaction du public avec la qualité du travail. En magie, il est relativement facile d’apprendre un tour et de surprendre quelqu’un. Cela ne signifie pas que le travail est terminé. Il y a toujours moyen de l’améliorer. Lorsqu’on commence à créer, il vaut mieux ne pas partir des tours que l’on sait déjà faire. Il est plus intéressant de réfléchir d’abord à ce que l’on aimerait voir se produire, à l’idée que l’on veut explorer ou à ce que l’on veut faire ressentir au public. Ensuite seulement, on cherche comment y parvenir. De cette façon, l’imagination n’est pas limitée par ce que l’on sait déjà faire.

Gonçalo Jorge : Il faut aussi chercher des références en dehors de la magie. Lire, voir des films et du théâtre, écouter de la musique, voyager, rencontrer des gens. L’inspiration vient beaucoup de ce que l’on vit. Plus on accumule d’expériences, plus on a de matière pour créer. Et ensuite, il faut faire. Ne pas attendre que tout soit parfait. Essayer, se produire, se filmer, écouter les avis et continuer à travailler. Un numéro n’est jamais vraiment terminé. On peut toujours l’améliorer.

Quel regard portez-vous sur la magie actuelle ?

Gonçalo Jorge : Je pense que nous vivons une période très intéressante pour l’art magique. Il n’a jamais été aussi facile d’accéder à l’information, d’apprendre des techniques, de découvrir le travail de magiciens du monde entier ou des approches différentes. Le niveau technique est extraordinaire et de plus en plus d’artistes cherchent à développer un langage qui leur est propre. En même temps, aujourd’hui, faire simplement quelque chose d’inexplicable ne suffit peut-être plus. Nous vivons entourés de technologies et de choses dont nous ne comprenons pas complètement le fonctionnement. L’impossible, à lui seul, a donc perdu une partie de sa capacité à nous surprendre. Le défi est de faire en sorte que la magie provoque quelque chose qui aille au-delà de la simple question : « Comment est-ce possible ? »

Pedro Teixeira : Cette facilité d’accès a aussi un côté moins positif. Tout va très vite. On apprend un effet, on le filme et on le publie presque immédiatement. Les réseaux sociaux ont favorisé une magie très rapide, conçue pour produire un impact en quelques secondes. Cela peut être intéressant, mais laisse moins de place au développement d’une idée, d’un personnage ou d’une narration. Malgré cela, nous sommes plutôt optimistes. Il y a des artistes extraordinaires qui explorent des voies très différentes, et nous avons le sentiment que la magie est de plus en plus ouverte au dialogue avec le théâtre, la danse, le cirque, la musique ou les arts visuels. Cette diversité est l’un des aspects les plus intéressants de la magie actuelle.

Ta na manga, deux faces d’une même identité (Photo : Ana Dias)

Votre travail présente-t-il, selon vous, des affinités avec la « magie nouvelle » ou avec d’autres courants contemporains de l’illusionnisme ? Comment situez-vous votre démarche artistique dans le paysage actuel de la magie ?

Gonçalo Jorge : Oui, clairement. Nous reconnaissons dans notre travail des affinités avec certaines des propositions associées à la « magie nouvelle », notamment dans cette recherche d’autres façons de mettre la magie en relation avec la dramaturgie, l’espace scénique et d’autres langages artistiques. Mais il y a une particularité importante, lorsque nous avons commencé à créer Inspirato, nous ignorions l’existence de ce mouvement. Ce n’était donc pas une influence consciente.

Pedro Teixeira : Peut-être sommes-nous, d’une certaine manière, le produit du même Zeitgeist. À cette époque, on a vu émerger, dans différents endroits, des artistes qui exploraient de nouvelles voies pour la magie sur scène, sans nécessairement se connaître ni s’influencer les uns les autres. Les travaux étaient très différents, mais il semblait y avoir une volonté commune d’explorer d’autres possibilités de la magie en tant que langage artistique.

Gonçalo Jorge : En 2011, nous nous sommes produits au Magialdia, en Espagne, avec Yann Frisch. C’est là que nous nous sommes rencontrés et que notre amitié est née. Je me souviens que nous avions parlé de la « magie nouvelle », à laquelle il était déjà directement lié à travers la Compagnie 14:20, et qu’il nous avait dit voir de nombreux points communs entre ce que nous faisions et ce mouvement. Cette conversation a été particulièrement intéressante pour nous parce que, d’une certaine manière, nous découvrions un cadre pour certaines préoccupations artistiques auxquelles nous étions arrivés par un autre chemin.

Ta na manga avec Yann Frisch au Magialdia, en Espagne, en 2011 (Photo : Ana Dias)

Pedro Teixeira : L’année suivante, nous nous sommes retrouvés au Championnat du Monde de la FISM, à Blackpool. Yann a remporté le Grand Prix et nous avons reçu le 3ème  « Prix de Magie Générale ». Lors de cette même FISM, Les Chapeaux Blancs et Cubic Act ont également été primés. Miguel Muñoz participait lui aussi à la compétition. Il n’a remporté aucun prix lors de cette édition, mais quelques années plus tard, il allait remporter le « Grand Prix » de la FISM. Les propositions étaient très différentes et cela ne signifie pas que nous appartenions tous à 100 % à la « magie nouvelle », mais, avec le recul, il est intéressant de constater qu’à ce moment-là, plusieurs artistes cherchaient, chacun à leur manière, à explorer de nouvelles possibilités pour la magie sur scène. Aujourd’hui, nous reconnaissons clairement cette proximité avec la Magie Nouvelle, même si nous n’avons jamais ressenti le besoin de mettre une étiquette trop rigide sur ce que nous faisons. Ce qui nous intéresse davantage, c’est de continuer à explorer les possibilités de la magie en tant que langage artistique plutôt que d’essayer de définir précisément le courant auquel nous appartenons.

Quelle est l’importance de la culture dans l’approche de la magie ?

Pedro Teixeira : La magie possède un langage assez universel, ce qui nous a permis de présenter le même travail dans des pays et des cultures très différents. Mais tous les publics ne réagissent pas de la même manière. Le rythme ou certaines références peuvent être perçus différemment, et c’est quelque chose que l’on apprend surtout en voyageant et en se produisant devant des publics différents.

Gonçalo Jorge : Par exemple, nous avons toujours ressenti une affinité très naturelle avec le public francophone. Peut-être parce qu’il existe une forte tradition de théâtre, de cirque et d’autres arts de la scène, nous avons le sentiment qu’il y a une sensibilité particulière à la magie plus théâtrale et dramaturgique que nous pratiquons.

Tout au long de votre carrière, vous vous êtes régulièrement produits en France. Avez-vous développé une relation particulière avec le pays et la culture française ?

Gonçalo Jorge : Sans aucun doute, la France a fini par occuper une place importante dans notre parcours. Elle fait partie de notre histoire internationale pratiquement depuis le début. Notre toute première prestation en dehors du Portugal a justement eu lieu en France, lors du concours de la Colombe d’Or, en 2009. Peu après, remporter le Championnat de France de Magie de la FFAP a représenté une étape majeure dans notre carrière. Cela nous a donné la confiance nécessaire pour continuer à progresser et à chercher des opportunités en dehors du Portugal. Plus tard sont venus le « Mandrake d’Or », Le Plus Grand Cabaret du Monde, ainsi que de nombreux autres spectacles et festivals. Au fil des années, nous sommes revenus si souvent en France qu’elle a fini par devenir une présence constante dans notre parcours.

Ta na manga à la Colombe d’Or, à Antibes Juan-les-Pins, en 2009, à l’occasion de leur première prestation en France (Photo : Diogo Andrade e Sousa)

Pedro Teixeira : Mais notre lien avec la France va bien au-delà de la magie. Nous aimons beaucoup la culture française et nous nous sentons particulièrement proches de sa tradition théâtrale et des arts de la scène. La musique est également présente dans notre travail : dans notre numéro Piano, nous utilisons une musique du Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, composée par Yann Tiersen. Et après toutes ces années, il y a surtout les rencontres humaines. Nous nous sommes fait beaucoup d’amis en France, et certaines de ces relations sont devenues très importantes pour nous, aussi bien personnellement que professionnellement. Parmi eux, Norbert Ferré, un ami de longue date, qui est aujourd’hui également notre agent au sein de S2A.

Gonçalo Jorge : Aujourd’hui, nous ne considérons donc plus la France simplement comme un autre pays où nous allons nous produire. Au fil des années, une véritable familiarité et un lien affectif se sont créés avec le pays.

Vos hobbies en dehors de la magie ?

Gonçalo Jorge : Plus que des hobbies, nous avons tous les deux d’autres activités professionnelles. Je suis médecin, spécialisé en anesthésiologie, et je travaille également dans la production photographique. Ma femme, Ana Dias, est photographe pour Playboy et je collabore avec elle comme producteur photo sur des projets pour le magazine. Dans mon temps libre, l’une des choses que j’aime le plus est voyager. J’ai déjà visité plus de cent pays et je reste extrêmement curieux de découvrir de nouveaux endroits et de nouvelles cultures. J’aime aussi apprendre des langues et étudier l’histoire de la magie, même si ce dernier intérêt est peut-être difficile à considérer comme un hobby « en dehors de la magie ». Mais, par-dessus tout, j’aime passer du temps avec ma famille et mon fils.

Pedro Teixeira : Je suis ingénieur en informatique et entrepreneur. Dans mon temps libre, j’aime beaucoup voyager, jouer au football, nager, jouer de la guitare et construire des choses. J’ai toujours aimé comprendre comment les choses fonctionnent et fabriquer des choses de mes propres mains, ce qui, en réalité, nous est assez utile chez Ta na manga, puisque nous construisons ou adaptons souvent nous-mêmes certains éléments de nos numéros. La famille occupe aussi une place essentielle dans ma vie, et j’essaie de profiter au maximum du temps passé avec mon fils. Nous avons également un Golden Retriever qui fait pleinement partie de la famille.

À visiter :

  • Le site de Ta na manga

Interview réalisée en septembre 2026. Crédits photos – Documents – Copyrights avec autorisation : Ana Dias, sauf indication contraire. Magic Castle : Elena Planchuelo. Le Plus Grand Cabaret du Monde : capture d’écran, production Magic TV / France 2. FISM Québec 2022 : François Morisset. Colombe d’Or : Diogo Andrade e Sousa. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants droit, et dans ce cas seraient retirés.

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Classé sous :MAGIE NOUVELLE, PAROLES DE MAGICIEN.NE.S

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Siret : 507726826
APE : 9003A
Numéro de déclaration à la CNIL : 1167832
ISSN 2276-3341

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Mis à jour le : 24 septembre 2026 @ 9 h 08 min


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