Voici un essai biographique et philosophique tout à fait singulier en résonance avec nos vies ultra connectées en manque de sens et de merveilleux. En convoquant la figure tutélaire de Jean-Eugène Robert-Houdin (1805-1871), Aurélien Fouillet (docteur en sociologie, chercheur au Centre de recherche en design et enseignant à l’ENSCI – Les Ateliers) montre comment nous pouvons habiter autrement le monde technologique d’aujourd’hui, relier nos approches des technologies contemporaines à une histoire artistique et poétique plutôt qu’à des enjeux d’innovation de rupture, de destruction créatrice, de création de richesses financières, d’industrie de défense – et le plus souvent au détriment des enjeux sociaux, politiques, environnementaux et humains.
À cause de son titre minimaliste, nous avons cru à une énième biographie du maître blésois, qui n’en manque pas ! Mais heureuse surprise il s’agit de tout à fait autre chose. Pour contextualiser son essai, l’auteur retrace rapidement le parcours de J.E. Robert-Houdin : formé comme horloger, il devient physicien, créateur d’automates et prestidigitateur célèbre. Il est l’un des premiers magiciens à utiliser l’électricité dans ses tours et spectacles, ainsi que les électro-aimants et les moyens de communication à distance permettant de contrôler des éléments scénographiques ou de communiquer avec son fils Émile lors du numéro de la « seconde vue ». Ses inventions et ses spectacles ont notamment influencé Georges Méliès, Harry Houdini et Thomas Edison…
Aurélien Fouillet construit un portrait autour de gestes, d’objets et d’idées qui définissent la singularité de Robert-Houdin. Il mène une réflexion sur les innovations techniques de son époque, le XIXe siècle, comme des nôtres. Le livre invite à repenser notre rapport aux objets technologiques contemporains — souvent vus comme utilitaires, opaques ou contraignants — en imaginant une relation plus ludique, sensible, poétique et inventive.

Science, art et merveilleux
Pour l’auteur, Robert-Houdin est le chaînon manquant pour regarder autrement nos technologies et nos usages, faisant la liaison entre ce qui désenchante le monde en le réduisant à une réalité objective et ce qui nous en montre les merveilles. Chez Robert-Houdin, la technologie n’est pas seulement un outil d’efficacité : elle devient une « puissance narrative », capable de révéler la complexité et la beauté du réel. Il dessine une histoire contrefactuelle, une autre généalogie de nos imaginaires techniques en ouvrant une voie alternative à la modernité, à d’autres relations aux technologies, qui assument la part nécessaire de merveilleux, d’inconscient et de surréel qui est présente dans notre présence au monde. Chez Robert-Houdin, sciences et arts se mêlent : un objet technique peut être à la fois un instrument de connaissance, une œuvre esthétique et une source de merveille. Son travail réconcilie ces deux domaines souvent opposés, détournant la raison scientifique sur le monde pour l’incarner dans une imagination créatrice. Il est le précurseur de la « culture technique » désignant une manière de vivre avec les objets et les technologies qui ne se réduit pas à leur utilité ou à leur rendement. Mais d’une relation où comprendre, fabriquer, expérimenter et s’émerveiller font partie du même mouvement.
Les technologies sont l’avenir de l’homme
À contre-courant du consumérisme, où les objets high-tech et les technologies sont évaluées par leur performance, leur vitesse et leur utilité immédiate, Aurélien Fouillet fait un pari résolument optimiste et un brin utopiste, s’inscrivant dans une vision projectionniste qui propose de réinvestir nos imaginaires technologiques en explorant les potentiels narratifs des technologies pouvant permettre de définir les frontières que ceux-ci installent dans nos vie entre le naturel et l’artificiel, la machine et le biologique, le vivant et l’inerte, le démocratique et l’autoritaire. Il nous invite à voir les objets technologiques non comme des « boîtes noires » à consommer, mais comme des choses que l’on peut explorer, comprendre, transformer et qui peuvent nous aider à percevoir « les beautés du monde ».
À lire :
- Robert-Houdin de Aurélien Fouillet (Éditions Les Pérégrines – Collection « Icônes », septembre 2026)
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