Des majorettes défilant dans le hall entraînent le public vers la salle… Sur la scène, côté cour, un orchestre et à jardin, des loges d’artistes rétros avec petites lampes et costumes sur des portants. Shazam (abracadabra en anglais) convoque la magie des images de film mêlées à celles de corps dansants. « Un spectacle important pour la compagnie et c’est le premier qui a pour thème l’image, dit Philippe Decouflé, et quand nous avons travaillé sur cette création, il y a eu une espèce d’alchimie. »

La plupart des interprètes de la Compagnie DCA sont là pour recréer cette pièce de 19981 et nous retrouvons avec émotion les corps vieillis des uns, confrontés aux jeunes silhouettes des nouveaux. Le spectacle en jouera tout au long. « A la reprise, les danseurs ont vite retrouvé leurs marques, dit Philippe Decouflé. A l’époque, nous l’avions joué plus de deux cents fois ! » Les musiciens ont eux aussi retrouvé leurs partitions et contribuent à faire revivre Shazam avec les corps vivants des danseurs face à leurs avatars cinématographiques.

« C’est Shazam ! Un mot de magiciens et de sorcières. C’est le nom du nouveau spectacle de Philippe Decouflé : une chorégraphie qui touche à la fois au mime, au cirque, au théâtre, à la télévision, à l’illusionnisme, à la peinture, à la vidéo ou encore au cinéma. » Le Journal du dimanche, septembre 1998.
En préambule, un film en noir et blanc à l’esthétique surréaliste avec gros plans resserrés sur des yeux, une main, un pied, une oreille… qui dansent. Une succession de cadres, les uns derrière les autres et une démultiplication de corps morcelés… que nous découvrirons dans leur intégralité quand l’écran aura disparu, pour des solos, duos, trios et mouvements d’ensemble mêlant danse néo-classique et acrobatie avec des danseurs en sous-vêtements couleur chair dans des lumières sépia. Les costumes vont bientôt devenir plus amples et se colorer mais les interprètes danseront avec des images filmées en 1997 à Saint-Denis, témoins de l’ancienne chorégraphie. Le public, comme aspiré par cette mise en abyme vertigineuse, ne sait plus où porter le regard : entre présentiel et virtuel, corps d’hier et corps d’aujourd’hui…


La représentation s’articule autour de numéros, comme au cirque – d’où vient Philippe Decouflé – rythmés par des interventions un peu clownesques, pour préciser avec une feinte maladresse, que le spectacle n’est pas fini… Après une séance de prise de vues où l’on voit se tourner et se monter le film du début, en direct et sur écran, mais en couleurs cette fois, vont se succéder d’hallucinants jeux de miroirs. Juxtaposés en angles obtus et derrière lesquels évoluent les danseurs, trois immenses écrans qui, d’abord translucides, deviendront des miroirs. Les corps, coupés de moitié, jouent avec leur reflet dans une symétrie troublante. Notre regard s’y perd : où est le vrai, où l’illusion ? Cela rappelle les délires optiques des créations télévisuelles de Jean-Christophe Averty dans les années 1960 et qu’admire le chorégraphe.

« Où est la danse ? S’est-elle volatilisée dans une scénographie sophistiquée ? Ou bien a-t-elle quitté le corps des danseurs pour devenir image, miroir, cinéma et tout ce qu’on voudra ? », écrivait Hervé Gauville dans Libération en 1998. Belle question prémonitoire quand on sait combien, pendant la crise sanitaire, les écrans ont pallié le déficit de spectacle par des images en boîte. Et, en plaçant ses interprètes devant plusieurs écrans, Philippe Decouflé veut sans doute prouver que nous aurons toujours besoin d’eux sur un plateau: « Aujourd’hui, le virtuel, dit-il, a pris trop de place. Dans ce spectacle, on monte aussi un film. Le regard peut se promener sur les écrans et le plateau. Ce qui permet de décrypter ces images et de réfléchir sur leur portée. » Shazam est toujours d’actualité :un combat contre le virtuel.
Article de Mireille Davidovici. Source : Théâtre du Blog.
Note :
1 Shazam a été créé en 1998, après des étapes préliminaires à La Chaufferie, à Saint-Denis (sous le titre Marguerite), puis à l’occasion du 50e anniversaire du Festival de Cannes. Et enfin, en résidence en mars 1998, à La Coursive de La Rochelle.
A lire :
– Shazam 98.
– Sombrero.
– Tout doit disparaître.
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