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Artefake

L' Art de l'illusion

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Micheline MEHANNA

RIM, MeTooMagie, Magic Pics Cie

Sébastien Bazou

Votre CV est particulièrement impressionnant. Vous êtes psychologue clinicienne de formation, hypnothérapeute, médiateure, experte à la cour d’Appel. Vous avez étudié la philosophie, la science politique, la criminologie appliquée, la psychanalyse, la science pénitencière, la politique pénale… Pouvez-vous nous détailler votre parcours professionnel et vos domaines de compétence ? Comment interagissent-ils entre eux ? Comment arrivez-vous à mener toutes ces activités ?

J’ai étudié tout simplement les sciences humaines et sociales pendant une vingtaine d’années à l’Université. Toutes les disciplines que vous avez citées en font partie, et la criminologie se situe au croisement de toutes ces disciplines. Je m’intéresse à la fois à l’individu, aux groupes et aux institutions. En réalité, il y a une cohérence et logique dans cette navigation, de la philosophie à la criminologie. On a coutume de dire que la philosophie est la reine des sciences dont découle toutes les autres disciplines… Dans mon parcours universitaire, les études de philosophie ont structuré ma pensée et tout le reste en a découlé. Ma conception éclectique du savoir a aussi rendu possible ces passages d’une discipline à une autre. Pour résumé, une formation plutôt longue et classique où on apprend principalement à lire et à écrire et qui s’intéresse à l’être humain dans sa dimension individuelle est collective.

Micheline Mehanna (3ème en partant de la gauche) avec ses collègues de l’Association Internationale des Magiciennes au congrès FFM de Troyes en septembre 2025 (Photo : Bobby Parisi)

C’est sans doute le côté interdisciplinaire des arts magiques qui m’a intéressée. La magie illustre bien cet aller-retour entre un processus créatif personnel et l’exposition devant un public. Les magiciens qui m’intéressent le plus sont ceux qui passent (je caricature un peu) de leur chambre où ils répètent de manière obsessionnelle et continue à la présentation de leur numéro devant un public. Même si les magiciens déplorent l’absence d’une formation académique reconnue, c’est cette absence qui illustre, à mes yeux, la spécificité d’une certaine forme de magie. Ce passage de l’obscur à la clarté représente l’essence même de la magie. Les magiciens se débrouillent par eux-mêmes, et chaque parcours est singulier. Évidemment, ce n’est qu’une manière de faire de la magie et ce n’est pas la seule mais ce rapport à la magie est intriguant. D’un autre côté, j’apprécie particulièrement la magie « contemporaine » de Thierry Collet avec sa compagnie Le Phalène. Cette circulation entre « croire et savoir » en prenant simultanément en compte les deux dimensions est intéressante. Les questionnements de ce magicien font écho à ma formation philosophique et une certaine conception de l’œuvre d’art. Le recours, à la fois aux procédés traditionnels du magicien et à des problématiques plus actuelles comme les sciences cognitives, l’intelligence artificielle, les technologies numériques, etc., rendent cette magie actuelle. Finalement chez Thierry Collet, le dispositif théâtral en place permet de faire des expériences et de concilier l’illusion et la raison. Comme il le dit lui-même, « je ne fais pas de la magie pour endormir les gens mais pour les réveiller ! ». D’ailleurs en parlant d’intelligence artificielle, je pense au livre de Laurent Cervoni, Magie et IA, qui m’a réconcilié avec l’IA.

Thierry Collet dans le spectacle Que du bonheur avec vos capteurs en 2019 (Photo : Simon Gosselin)
Magie et IA par Laurent Cervoni (éditions Le Cabinet d’Illusions, 2026)

Vous êtes également engagée dans l’art magique. Comment y êtes-vous entrée ? À quand remonte votre premier déclic et vos opportunités ?

Un pur hasard. Rien ne m’y destinait et longtemps ma présence laissait place à un étonnement dubitatif ! Aujourd’hui, lorsque je m’exprime sur les réseaux sociaux, on me demande de rester dans mon domaine qui est celui de la magie et de ne pas me risquer dans des domaines qui ne sont pas les miens. Je fais maintenant partie du paysage. C’est plutôt amusant ! Avant 2013, je n’avais jamais vu un seul magicien sur scène. Tout au plus, une seule fois, du close-up à un mariage et j’ai le souvenir d’avoir ressenti un profond ennui. En arrivant à Bordeaux, j’ai découvert que mon ex-mari avait été magicien dans sa jeunesse et il a intégré le CMA (Centre Magique Aquitain). J’ai vu quelques magiciens sur scène mais rien de bien transcendant je dois dire jusqu’à ce que je tombe sur le numéro de Norbert Ferré. J’ai compris ce jour-là que la magie était loin d’être un art mineur et j’ai commencé à m’y intéresser. L’article sur Norbert Ferré a d’ailleurs été un de mes meilleurs papiers dans la Revue de la Prestidigitation. Ce fut un véritable choc esthétique. J’ai pu approcher l’essence même de la magie. Un numéro, une vie, c’est fascinant dans le principe.

Ensuite, la FISM Europe en 2014, sur un bateau de croisière au départ de Marseille. Un de mes meilleurs souvenirs de FISM. Avec une excellente programmation pour les néophytes comme moi, à l’époque. J’ai découvert Bébel que j’ai interviewé à de nombreuses reprises par la suite. Les cartes ont commencé à avoir du sens pour moi. Puis est arrivée la FISM Monde à Busan, et depuis mon intérêt pour la magie coréenne n’a jamais tari. Trois ans avant la FISM à Busan, j’ai pris des cours intensifs de coréens et je dois dire que ce fut bien pratique même si le premier magicien que j’ai interviewé pour la RDLP à Busan était un Japonais, Shoot Ogawa, et en anglais… Vous l’aurez compris, un magicien, une langue, un style national. L’histoire de la magie est multiple. Les magiciens ne sont pas présents dans tous les pays. Dans certains pays, par exemple, les cartes sont associées au jeu et sont interdites…

Vous avez été rédactrice dans La Revue de la Prestidigitation (de 2018 à 2026), Magicus magazine et bientôt dans Sapresti magazine. Vous êtes même devenue la directrice de la RDLP (de 2025 à 2026) après votre expérience sur ce poste dans la Revue Européenne de Psychologie et de Droit. Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire pour la magie ? Quels genres et thématiques avez-vous abordé ?

Lorsque Yves Labedade a pris la direction de la Revue de la Prestidigitation, je m’y suis impliquée et effectivement j’y ai rapidement beaucoup écrit en proposant plusieurs rubriques qui reprenait mes centres d’intérêt et préoccupations, comme « Magie et Philosophie », « À l’étranger », « Les Magiciennes », etc. Je suis passionnée de voyages et de langues étrangères, et je mettais finalement au service de la magie, l’écriture, la réflexion, et l’ouverture à l’international. J’ai écrit dans Magicus, et maintenant dans Sapresti… Jamais dans ArteFake d’ailleurs.

Revue de la Prestidigitation n°667 (mai-juin 2025)

J’avais à cœur de mettre en avant les magiciennes, ce qui ne fut pas de tout repos et a donné lieu à beaucoup de résistance dans ce milieu. Le monde de la magie me paraissait fermé, masculin, misogyne, sexiste, d’un autre temps… Valoriser le travail des magiciennes m’a valu beaucoup de critiques et de commentaires déplacés mais j’ai tenu bon… La magie est le dernier bastion du patriarcat… Au début, je prenais des pincettes, mais maintenant je ne fais plus aucun effort. Il faut passer en force. Le temps de la diplomatie est révolu à mon sens. Les plateaux restent encore souvent à 100% masculin, le discours sur l’excellence pour expliquer l’absence des magiciennes devient nauséabond, et les femmes continuent d’être invisibilisées dans ce milieu. Pourtant les magiciennes ne manquent pas… Dans les numéros de grandes illusions, on ne nomme pas la magicienne / assistante qui fait pourtant 90% du travail. Elle est sur scène du début à la fin et le maitre de cérémonie « oublie » de la nommer et de la présenter. Combien de fois, je suis allée voir les organisateurs pour attirer leur attention sur cette aberration. C’est tellement naturel et banal d’invisibiliser les magiciennes. On constate dans la société une montée du masculinisme en réponse aux revendications dites féministes et dans la magie, ce phénomène est particulièrement présent et défensif. Il empêche malheureusement les réflexions constructives autour notamment de la question de l’utilisation des animaux en magie, de la place donnée aux magiciennes et de la prévention des violences sexistes et sexuelles. Des violences sexuelles tout court car dans le milieu de la magie, la majorité des victimes sont des jeunes garçons et des jeunes hommes. Sur les réseaux sociaux, certains sont parfois choqués quand des magiciens mettent sur le même plan les animaux, les assistantes et les magiciennes. Pourtant dans le système patriarcal, c’est logique. La domination s’exerce sur les plus vulnérables et par ordre de vulnérabilité, on retrouve les animaux, les enfants, les assistantes, et les magiciennes. La polémique autour de l’exclusion des numéros avec des animaux à la FISM Europe à Manresa est révélatrice de cette toute puissance. Les magiciens aiment et traitent bien leurs animaux alors pourquoi réfléchir à des règles communes à tous…  Je précise toutefois que les jeunes magiciens et certains, moins jeunes, n’adhèrent pas à cet ancien monde et s’organisent de leur côté pour en sortir. Quelque chose d’assez inédit dans l’histoire de la magie se déroule sous nos yeux et certains passent vraiment à côté.

Depuis mai 2026 et votre départ de la RDLP, vous avez créé la Revue Internationale de Magie (RIM) & International Magic Journal. Comment et pourquoi sont nés ces projets ? De quoi s’agit-il exactement ? Quels en sont les lignes éditoriales ? Pouvez-vous nous donner en exclusivité un aperçu de votre revue ? Quand sortira-t-elle ?

Oui, j’ai tenu sept numéros, il me semble, en tant que directrice de la RDLP. J’y écrivais depuis 2018 et m’y investissait déjà beaucoup. Je n’avais aucune connaissance dans le domaine du graphisme et InDesign m’a donné des sueurs froides. Ce fut un long et coûteux apprentissage. La RDLP est la revue de la Fédération et c’était normal de respecter le cahier des charges et de jouer le jeu. C’était le deal. Pour le dire clairement, j’ai démissionné parce que mes valeurs personnelles n’étaient plus en phase avec les valeurs du Bureau de la FFM. J’ai de sérieux doutes sur la pérennité de cette équipe et sur sa capacité à gérer les crises institutionnelles si une réflexion sérieuse ne se met pas en place. Par ailleurs, je préfère travailler seule et je ne suis pas spécialement douée pour le travail en équipe même si j’ai fait des efforts pour coordonner et faire exister un comité de rédaction. Je garde tout de même un bon souvenir de cette année à la tête de la RDLP. Le directeur de la revue ne fait pas partie du Bureau. Ce qui est selon moi un non-sens absolu.

Revue Internationale de Magie n°1 – 2026 – En cours

J’ai déjà créé de nombreuses revues. C’est une activité que je développe depuis le début des années 1990 : Raisonnance, Entretiens, Le Journal de l’Appartement, la Revue Européenne de Philosophie et de Droit, la Revue Européenne de Psychologie et de Droit, et maintenant RIM, La Revue Internationale de Magie. Les numéros sont en cours d’élaboration et les premiers guests sont Sangsoon Kim, Nao Murata, Connie Boyd, etc. La naissance de MeTooMagie a retardé la publication et a réinterrogé la ligne éditoriale de RIM. La spécificité de cette revue, est que les articles sont publiés en français et en anglais et les photographies occupent une place importante. L’équipe est jeune, dynamique et créative. J’ai d’ailleurs demandé à Betty Longo, qui a pour mission de coordonner le numéro sur « Magie et Stand-up », de parler de cette nouvelle génération de magiciens dont elle fait partie et dont certains participent à RIM. Voici l’extrait ci-dessous :

Quelle est la nouvelle génération de magicien(ne)s et dans quels domaines exercent-ils leur art ? Par Betty Longo

Parler de « nouvelle génération » ne signifie pas forcément parler d’âge. Il s’agit plutôt, à mes yeux, de magiciennes et magiciens qui bousculent les formats traditionnels et emmènent la magie sur de nouveaux terrains. Humour, théâtre, engagement, science, nouvelles technologies, mentalisme, ventriloquie… L’illusion devient une matière que chacun façonne pour construire son propre langage artistique. Le stand-up magique en est l’une des expressions les plus visibles. Clément Blouin, finaliste de La France a un incroyable talent, a fait de sa vie et de son parcours la matière d’un véritable seul-en-scène. Énergie, autodérision et interaction avec le public : la magie sert autant son récit et ses punchlines qu’elle crée la surprise. François Martinez explore lui aussi cette rencontre entre magie et stand-up, avec une écriture personnelle, décalée et irrévérencieuse. Il joue avec les codes de l’illusionniste, les détourne et place l’humour au même niveau que la magie, qui devient partie intégrante de la mécanique comique. Kader Bueno incarne avec force une magie issue de la rue : une street magie directe, spontanée et au plus près du public. Il fait également se rencontrer magie et rap, notamment à travers le freestyle, transformant les mots et les réactions du public en matière à créer, improviser et surprendre. Romain Dewasme et Reda Chahi participent eux aussi à cette évolution du stand-up magique, performant notamment dans les comedy clubs où humour, personnalité, écriture et rapport au public prennent autant de place que la performance magique elle-même. C’est également le chemin que j’ai choisi. La rencontre entre la magie et le stand-up me permet avant tout de raconter. Elle fait rire, elle surprend, mais permet surtout de mettre en scène des moments de vie et de créer une émotion avec le public. La magie n’est plus seulement ce que je montre : elle participe à ce que je raconte.

Mais cette évolution dépasse largement l’humour. Emma Nazmjou développe le concept de magie engagée. Elle utilise la force de la magie et du stand-up pour aborder avec le public différents enjeux sociaux. L’émerveillement devient aussi un moyen d’ouvrir la réflexion et le dialogue. D’autres artistes font naître leur singularité de la rencontre entre plusieurs disciplines. Coralie Andy, magicienne et mentaliste, y ajoute la ventriloquie, mêlant ces différents arts dans un univers qui lui est propre. Edi Rudo, artiste pluridisciplinaire franco-américain, développe une magie très visuelle, à la croisée du mime, des ombres, de la marionnette, du théâtre et des effets spéciaux. Et puis il y a Idris Medja, que je serais tentée de qualifier d’« OMNI » : Objet Magique Non Identifié. À la croisée de la magie, de la science et de la réflexion, il détourne l’illusion pour questionner le réel, répondre à des interrogations existentielles ou illustrer des faits scientifiques. La magie devient avec lui un outil pour comprendre, réfléchir et s’interroger. Enfin, les French Twins incarnent cette génération qui fait entrer la magie dans l’ère numérique. Spécialistes de la magie digitale, ils mêlent illusions, écrans et nouvelles technologies pour créer des effets où le virtuel semble littéralement prendre vie sous les yeux du public.

Bien sûr, cette liste est loin d’être exhaustive. De nombreux autres artistes imposent aujourd’hui leur propre style, inventent de nouveaux croisements et participent à faire évoluer notre art. Il faudrait bien plus qu’un article pour tous les présenter — et c’est sans doute plutôt bon signe pour l’avenir de la magie. Stand-up, street magie, rap, engagement, mentalisme, ventriloquie, théâtre visuel, science, numérique… La « nouvelle génération » est peut-être finalement moins une question de génération que de nouveaux territoires à explorer. Ces artistes ne tournent pas le dos aux fondamentaux : ils les utilisent pour raconter autrement, questionner, faire rire, émouvoir ou créer de nouvelles formes d’émerveillement. Et puisque la magie reste avant tout un art vivant, quelques lignes et une affiche ne suffiront jamais à raconter un univers. Si l’un de ces artistes éveille votre curiosité, le meilleur moyen de le découvrir reste encore d’aller là où la magie prend tout son sens : en spectacle, face au public. 

Parallèlement, vous avez une activité de photographe. En 2019, Avec Éric Hochard1, vous avec créé Magic Pics Cie, spécialisé dans la photographie de numéros, spectacles et festivals magiques. Comment et pourquoi est né ce projet ? Quels sont vos spécificités ? Quelles rencontres avez-vous faites à travers le monde ?

Magic Pics Cie est né de notre volonté à Éric Hochard et moi-même de travailler ensemble et de proposer une double sensibilité sur le plan photographique. Nous ne photographions que des magiciens et des spectacles de magie. La photographie me permet d’entrer plus en profondeur dans les numéros de magie et d’avoir une lecture visuelle et sensorielle. On prend tous les deux des photos du spectacle ou du numéro, l’un à cour, l’autre à jardin, et même s’ils nous arrivent de prendre, au même moment, la même photo, nous n’avons pas du tout le même regard ni la même sensibilité. Éric a une grande expérience de la photographie et il est davantage technique, je suis, pour ma part, beaucoup plus dans le free-style et la photographie expérimentale. Évidemment, j’ai pris de nombreuses heures de cours, car je ne suis absolument pas autodidacte. Je n’ai jamais rien appris par moi-même. C’est Éric qui s’occupe de la post-production de l’ensemble des photographies. Ce qui donne une homogénéité à notre travail.

Winston  Fuenmayor, Layla, Duo (Rubi Ferez et Fernando Nadal), Zhao Yujia – FISM 2025 Turin (Photos : Magic Pics Cie)

La photographie nous permet de faire des rencontres artistiques exceptionnelles. À la FISM Monde à Turin, nous avons photographié presque tous les concurrents à une ou deux exceptions près. Nous sommes restés débout, devant la scène du matin jusqu’au soir, pendant presque une semaine. Les FISM Monde nous permet certes de photographier des centaines de magiciens mais surtout de dessiner des tendances, des numéros en puissance, des futurs champions. Nous avons en stock des dizaines de milliers de photographies et on peut photographier un même numéro, une dizaine de fois si ce n’est plus. On comprend beaucoup de choses en prenant des photos mais ça n’enlève rien à la magie et l’émotion du numéro. J’arrive pour ma part, malgré le poids de l’appareil et la fatigue à être happée par l’émotion et la magie. Je suis très frustrée quand je suis simplement assise dans une salle de spectacle sans appareil à la main. Et, d’ailleurs, c’est la photographie qui guide l’écriture des articles et qui me permet de mettre des mots sur les images et les émotions ressenties.

Mag Edgard, Alain Simonov, Everton Machado, Léa Kyle – FISM 2025 Turin (Photos : Magic Pics Cie)

Généralement les belles rencontres magiques sont des rencontres qui vont au-delà d’un numéro de magie. C’est la rencontre avec un numéro et un magicien. Ce fut le cas pour Igor Trifunov que nous avons découvert encore davantage en Serbie après avoir vu son numéro en France, Sangsoon Kim rencontré en Espagne, en France puis à Séoul et Busan. Sangsoon Kim est d’ailleurs à Hanovre en Allemagne de novembre 2026 à janvier 2027. En France, je trouve Charly Brahim particulièrement créatif, en plus d’être bien sympathique avec sa partenaire Christine. On peut aussi faire des rencontres avec un Festival. C’est le cas de Magicadour organisé par Olivier Lecomte et dont le parrain est Boris Wild. Pour rien au monde, nous ne louperons cet événement et nous photographions tous les artistes qui y passent, tous les ans. Le prochain festival est programmé le 24 avril 2027 et je peux vous dire que celui, qui aurait selon moi, mérité de gagner le Grand Prix de magie à la FISM Monde à Turin, sera sur scène à Magicadour.

Vous êtes très engagée pour la défense des droits des femmes et le développement d’associations pour la création artistique comme l’AIM. Avez-vous la fibre féministe ? Pourquoi est-ce important de s’engager dans ce genre d’action et d’organisation ?

Je ne suis pas une militante dans l’âme et plutôt schopenhauerienne avec une conception apolitique de l’existence. Mais de temps en temps, il y a des loupés. J’ai été profondément choquée par la manière dont sont traitées les magiciennes. Je trouve ça inacceptable et intolérable. Suis-je féministe ? C’est quand même grâce aux féministes que nous avons le droit de vote, le droit d’avorter, d’avoir une contraception, d’avoir un compte bancaire, le droit d’accéder aux études supérieures, d’avoir une égalité professionnelle, la parité en politique, etc. Dans le monde de la magie, on me considère comme une féministe engagée et militante. Je vous fais grâce de la terminologie utilisée pour définir le combat mené. Dans la vraie vie, il n’en est rien et mes prises de position ne provoquent pas de réactions aussi étranges. AIM, l’Association Internationale des Magiciennes est née de cette volonté de mettre en lumière les magiciennes. AIM n’a pas une vocation à militer en faveur des magiciennes et de leurs droits. Ce n’est pas le rôle ni la vocation de cette association.

Micheline Mehanna (avec son sac à main) entourée de ses amies de AIM en 2025 (Photo : Alexandra Duvivier)

L’association MeTooMagie a été créée pour recueillir la parole des victimes dans le monde magique où la dimension du secret rend cette action particulièrement difficile. Quelles ont été vos motivations ? Comment fonctionne votre structure et avec quelles personnes ? Est-ce que la parole de certaines victimes commence à venir auprès de vous ?

MeTooMagie est une émanation de AIM, sans être à proprement parler le fruit d’une scission au sein de AIM. Il s’agit d’une association distincte, mixte, qui a pour vocation de lutter contre les violences sexistes et sexuelles et de recueillir les témoignages des victimes, hommes, femmes ou trans, dans le milieu de la magie, de manière confidentielle, d’orienter les victimes tant sur le plan judiciaire que thérapeutique et de les accompagner dans toutes les étapes de la procédure pénale, de la plainte au procès. AIM ne pouvait et ne voulait d’ailleurs pas prendre en charge cette dimension pour des raisons évidentes de formation et d’engagement. Il faut être formé pour recueillir la parole des victimes et être en lien avec tous les autres partenaires qui les prennent en charge. Nous sommes une dizaine dans l’association MeTooMagie et nous avons la possibilité de nous former auprès du Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV) dont nous pouvons donner le numéro national : 0 800 05 95 95. Quant à MeTooMagie, vous pouvez nous contacter sur notre boite mail : metoomagie@proton.me . Vous aurez d’ailleurs, la possibilité de rencontrer les membres de l’association au Congrès FFM de Troyes (du 24 au 27 septembre 2026). Ils pourront répondre à vos questions et expliquer leurs missions.

Étant psychologue clinicienne, experte judiciaire et spécialisée dans la prise en charge des auteurs et des victimes d’infractions à caractère sexuel, je ne pouvais évidemment que m’investir au sein de MeTooMagie. Comme je le dis souvent en tant que criminologue, les pédocriminels fréquentent les lieux où se trouvent les enfants, les géronto-criminels, les lieux où se trouvent les personnes âgées, les zoophiles, les lieux où se trouvent les animaux, etc. Pas de mystère.

Le monde de la magie n’échappe malheureusement pas à la pédocriminalité et aux violences sexistes et sexuelles. Et malgré tout le soin pour étouffer de nombreuses affaires, la situation est plutôt alarmante. C’est un milieu à haut risque. Le culte du secret, la phobie du débinage, le manque de mixité, les relations verticales entre les élèves et les maîtres, l’absence de transparence, etc. sont des éléments à risque qui favorisent les passages à l’acte. Nous avons pu identifier grâce aux témoignages reçus une dizaine d’auteurs, et la justice conclura ou non à l’existence d’un réseau. Beaucoup savent et beaucoup se taisent et le milieu se protège au détriment des victimes. C’est une erreur, bien entendu. Je ne vous en dirai pas plus pour des raisons évidentes. En particulier pour éviter les pressions sur les victimes et pour libérer leur parole de manière sereine.

Revenons à l’art magique. Quelles sont les prestations de magiciens ou d’artistes qui vous ont marqué ? Avez-vous des styles qui vous attirent particulièrement ?

J’ai des préférences mais je m’intéresse à tous les styles même ceux pour lesquels j’ai moins d’affinité. On a parfois des surprises, y compris lorsque nous prenons des photographies. Tout photographier oblige à tout regarder et à se concentrer sur la gestuelle, le regard, la lumière, etc. Ce qui m’attire, c’est la bonne magie, quelle que soit la catégorie à laquelle le numéro appartient. On vous a préparé quelques photos pour illustrer cette interview. Les photos sont issues de la FISM Monde à Turin.

Quelles sont vos influences artistiques et vos références littéraires ?

Mes références sont elles aussi très classiques. J’ai étudié l’esthétique ou la philosophie de l’art, et trois ouvrages ont influencé ma traversée dans l’histoire de l’art. Le Monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer, La naissance de la tragédie de Nietzsche et Les chemins qui ne mènent nulle part de Heidegger.

Arthur Schopenhauer ( 1788-1860)

La classification des arts de Schopenhauer repose sur sa métaphysique. L’art nous permet de nous détacher momentanément de la volonté, c’est-à-dire du vouloir, du désir et de la souffrance pour contempler les idées de manière désintéressée. La hiérarchie des arts s’étend du niveau le plus lié à la matière jusqu’à celui qui exprime le plus profondément l’essence du monde. Les différents arts représentent les différents degrés d’objectivation de la Volonté. La musique occupe le sommet de cette classification, à la 7e place et elle est « une objectivation et une copie aussi immédiate de la volonté que l’est le monde lui-même ». La tragédie occupe la 6e place, car vivre, c’est vouloir ; vouloir implique le manque ; et le manque engendre la souffrance.

Friedrich Nietzsche (1844-1900) par Gustav Adolf Schultz (1882)

Dans La Naissance de la tragédie, Nietzsche explique l’origine de la tragédie grecque par la rencontre de l’apollinien et du dionysiaque. Le dionysiaque fait l’expérience du chaos tout en affirmant la vie. La tragédie réussit à faire coexister l’apollinien et le dionysiaque. Selon Nietzsche, si les Grecs ont produit un art aussi beau c’est parce qu’il avait conscience de la dimension dionysiaque de l’existence dans ce qu’elle a de plus terrible. L’art ne supprime pas la dimension tragique de l’existence. Il permet de la regarder. Nietzsche se sépare ici de Schopenhauer puisqu’il ne s’agit pas avec l’œuvre d’art de se délivrer du vouloir mais de tendre vers une affirmation de l’existence dans ce qu’elle a de terrible.

Martin Heidegger (1889-1976)

Enfin, le texte sur l’Origine de l’œuvre d’art dans les Chemins qui ne mènent nulle part. Dans ce texte, Heidegger développe la notion d’aléthéia. La vérité comme dévoilement. L’art étant pour Heidegger la mise en œuvre de la vérité. Elle fait apparaître quelque chose de l’être qui était auparavant caché. La question n’est plus celle de la beauté d’une œuvre mais plutôt celle de savoir comme l’être se dévoile dans l’œuvre d’art.

Ses trois références m’ont permis de traverser l’histoire de l’art et ont structuré ma manière de ressentir et d’analyser les numéros de magie. Mais malgré des références et une formation plutôt classique, je porte un intérêt particulier à l’art contemporain, à l’art brut et, en règle générale, à tous les artistes en marge des classifications.

Le Centre Pompidou-Metz consacre une exposition à Séraphine de Senlis intitulée « Séraphine Louis. De Senlis et sans rivale » du 31 octobre 2026 au 12 avril 2027. Ce titre peut interroger. En effet, Séraphine a été inhumée dans le quartier des indigents mais avait souhaité une sépulture avec cette épitaphe : « ici repose Séraphine Louis Maillard, sans rivale, en attendant la résurrection bienheureuse ». Certaines œuvres ont été prêtées par le musée d’Art et d’Archéologie de Senlis. Il s’agit d’un voyage dans l’univers mystique, foisonnant et végétal de cette peintre visionnaire de l’art moderne. Cette exposition réunit pour la première fois 80 œuvres de Séraphine. On connaît Séraphine grâce au film Séraphine, de Martin Provost (2008) ou Yolande Moreau incarne la peintre. Ce film a remporté 7 césars sur 9 nominations, dont le césar du meilleur film et de la meilleure actrice. Séraphine de Senlis est morte le 11 décembre 1942 à l’hôpital psychiatrique de Clermont-de-l’Oise où elle était internée depuis 1932. Sous l’Occupation, en 1942, des dizaines de milliers de patients sont morts de faim, de dénutrition, de froid, dans les hôpitaux psychiatriques. Plusieurs ouvrages étudient cette période dont celui d’Isabelle Von Bueltzingsloewen, L’Hécatombe des fous. La famine dans les hôpitaux français sous L’Occupation (Flammarion, 2007). L’historienne estime à environ 45 000 la surmortalité dans les hôpitaux psychiatrique. Camille Claudel est quant à elle, morte de malnutrition sévère, le 19 octobre 1943 à l’asile de Montdevergues. L’historienne conteste l’idée d’un programme d’extermination délibérément organisé par Vichy sur le modèle nazi. L’enquête d’Isabelle Von Bueltzingsloewen repose sur de nombreuses archives. Néanmoins l’ampleur de l’Hécatombe interroge et j’ai réalisé un travail en criminologie sur la comparaison, pendant l’Occupation, entre les hôpitaux psychiatriques et les prisons en France, dans ces deux lieux clos que l’on compare souvent, les chiffres de la surmortalité et les raisons qui ont faits que les malades mentaux en France, sont morts de faim, mais pas les prisonniers.

Séraphine Louis en 1935 (Photo : Musée Henri Theillou)
Séraphine Louis (dite « de Senlis ») – Fruits (Les Pommes) – vers 1929 – 1930 – Ripolin sur toile, 194.3 x 129.5 cm – New York, The Museum of Modern Art – Legs de Richard S. Zeisler, 2007 – Centre Pompidou-Metz

Je travaillais à l’hôpital de Coulommiers dans le 77 en psychiatrie, et j’intervenais à l’appartement thérapeutique. C’est avec ces patients que nous avons visité le musée d’art et d’archéologie de Senlis et que nous avons pu voir les peintures de Séraphine. Cette visite a été relaté dans le Journal de l’Appartement que j’ai créé avec les patients de l’appartement. Nous sommes allés à la rencontre de l’Art brut. Une notion créée par Jean Dubuffet en 1945 pour désigner des œuvres produites en dehors des circuits artistiques traditionnels par des personnes marginalisées, autodidactes ou vivant en institution psychiatrique. Dubuffet écrivait en 1949, à propos de l’Art Brut, qu’il s’agissait d’œuvres réalisées par des personnes « indemnes de culture artistique » et dans lesquelles l’imitation avait peu ou pas de part. Comme c’est le cas de Sylvain Fusco dont la création artistique s’est développée dans l’hôpital psychiatrique et qui est lui aussi mort de faim sous l’Occupation. J’aime beaucoup l’expression anglaise Outsider Art popularisée par Roger Cardinal en 1972. L’idée que le magicien soit un outsider me plaît beaucoup. Le livre de Joy Sorman La vie brute, vient de paraître chez Flammarion. L’autrice a passé une année auprès d’Irène Gérard, une artiste belge qui travaille à la « S », Grand Atelier (centre d’art brut et contemporain) à Vielsalm, dans les Ardennes belges. Irène Gérard travaille à partir d’images trouvées dans des livres ou magazines qu’elle pense copier mais ses interprétations produisent une œuvre très personnelle. Plusieurs de ses œuvres de 2013 sont conservées au Centre Pompidou grâce à la donation Bruno Decharme en 2021.

Pour moi, le magicien, est cet outsider et c’est la raison pour laquelle je m’y suis intéressée. Aujourd’hui, on souhaite l’inscrire dans la classification des arts, proposer des formations standardisées et même l’inscrire au patrimoine mondial de l’UNESCO… Toutes ces démarches sont évidemment louables mais la magie n’en a pas besoin. Elle s’autorise d’elle-même et n’a pas besoin d’être légitimée.

Quels conseils et quels chemins recommander à un(e) magicien(ne) débutant(e) ?

Je suis assez bluffée par les jeunes magiciennes et magiciens, par leur créativité, leur fougue, leur passion et leur intelligence. Je trouve qu’ils se débrouillent très bien. Je conseillerai, ce que j’observe qu’ils font déjà. Ne pas s’enfermer, travailler, s’ouvrir à d’autres manières de faire de la magie. Foncer. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la jeune génération se débrouille très bien et ouvre la voie à une magie originale et actuelle.

Quel regard portez-vous sur la magie actuelle ?

Un regard très sombre et très pessimiste sur les représentants d’une magie archaïque d’un autre temps, d’un autre monde, et un regard extrêmement positif sur la nouvelle génération de magiciens qui proposent une magie alternative. La magie reste très créative lorsqu’elle sort des sentiers battus.

Quelle est l´importance de la culture dans l´approche de la magie ?

La magie n’existe pas en dehors du contexte culturel qui l’accueille et la nourrit. Chaque pays a son style de magie. On reconnaît le style espagnol, italien, français, coréen, japonais, etc. Il n’y a pas une magie, mais des magies. Et tous ces styles se croisent pour se nourrir les uns les autres.

Vos hobbies en dehors de toutes vos activités professionnelles ?

Mon métier, dans toutes ses dimensions, m’occupe déjà beaucoup… La magie, la photographie, l’écriture sont des hobbies… L’aventure RIM promet d’être prenante avec des magiciens passionnés et passionnants.

Note :

1 La conception de la photographie par Éric Hochard

Je pratique la photographie depuis plus de quarante ans. La photographie est à la fois un artisanat rigoureux issu de l’argentique et un moyen d’expression artistique centré sur l’humain et le spectacle. Ayant appréhendé le métier avec des boîtiers traditionnels, J’ai appris les bases de la photographie, grâce à une exigence technique forte. La maîtrise des notions d’ouverture, de profondeur de champ, de vitesse d’obturation, de vitesse d’exposition m’a permis ensuite de me recentrer sur l’image, le cadrage, les plans, et toute la construction de l’image. J’ai pu développer ensuite, les thèmes du portrait, du paysage, du sport, de l’art, ainsi que le noir et blanc.

Le passage au numérique a contribué à affirmer un style personnel et à explorer d’autres univers. J’ai pu aller au-delà des possibilités simples de l’appareil.  Je voulais mettre de la dynamique et du mouvement dans la photo, avec le zooming, ou la prise en pose longue, et la photo de nuit. Le résultat photographique était long avec l’argentique, car la visualisation n’était pas immédiate. Le passage au monde du numérique a été lent car la technologie à ses débuts n’était pas à la hauteur de l’argentique (qualité d’image, définition, traitement de l’image). Dans cette transition l’appareil était toujours réglé en mode manuel, sans usage de l’électronique, mis à part l’autofocus. Les manifestations familiales (mariage, naissance, fêtes) m’ont donné l’opportunité de travailler le sens de l’observation, la réactivité pour la prise de vue, l’invisibilité et la discrétion. Puis, sont arrivés le monde du spectacle et de la magie avec un nouvel apprentissage et un nouvel environnement. Mes connaissances théoriques ont été utiles dans cet univers avec la lumière qui changeait constamment, ou alors une source lumineuse insuffisante. Il fallait, de plus, être observateur et réactif. L’effet magique ne dure qu’un dixième de seconde.

Je faisais également partie d’un club de magie et j’apprenais la magie parallèlement à mon activité de photographe. J’ai pu ainsi associer la magie et la photographie. Mon travail a été reconnu par le milieu et j’ai pu devenir encore plus créatif. Mon objectif était de fixer les moments empreints de poésie de théâtralité, de comédie, d’expression corporelle. Je voulais mettre en valeur l’artiste et figer un moment de son numéro. Dans les galas, les festivals, je cherche à capturer ces instants éphémères du spectacle vivant pour rendre hommage aux artistes et garder les traces de leur passage sur scène. L’artiste doit retrouver dans la photographie l’émotion capturée, sa personnalité, etc. Le photographe apparaît comme un portraitiste. Photographier la magie permet d’associer deux arts différents, de mettre un art au service d’un autre art.

À visiter :

  • RIM
  • MeTooMagie
  • Magic Pics Cie

Interview réalisée en septembre 2026. Crédits photos – Documents – Copyrights avec autorisation : Magic Pics Cie / Éric Hochard / Micheline Mehanna / Simon Gosselin / Bobby Parisi / Alexandra Duvivier / Musée Henri Theillou / Centre Pompidou-Metz – New York, The Museum of Modern Art / S. Bazou. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants droit, et dans ce cas seraient retirés.

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