Jouvard travaillait dans la voyance…. Il faisait les lavoirs du cinquième et du treizième arrondissement. Pendant la guerre, Jouvard ne cessait de répéter : « Que j’en réchappe de la bagarre. Ça sera midi sonné pour gratter d’abord, puis que je veux me la couleur belle et heureuse ! »
Personne ne demanda jamais à Jouvard comment il entendait réaliser un tel programme. Entendait-il se consacrer à des industries douteuses, vivre de profits honteux ? Il y a de cela un mois, je rencontrai Jouvard au cours d’une excursion sur la montagne Sainte-Genevière. Comme les camarades, il commençait à grisonner, mais gardait sur un visage de bonne gouape le sourire épanoui de l’homme heureux de vivre. Naturellement le zinc le plus proche nous recueillit et, entre deux Vittel-menthe, Jouvard m’expliqua que son rêve s’était réalisé de point en point. La belle vie, peinard, à l’abri du percepteur et de la crise.
Comme je demandai à Jouvard qu’elle pouvait être la merveilleuse industrie permettant de se mettre à l’abri de ces deux fléaux tout en arrivant à réaliser des bénéfices, Jouvard tira de sa poche un jeu de tarots et, avec un indéfinissable sourire, me répondit : « Je vends des bobards. Pas de droits d’octroi ou de transport sur la marchandise. C’est du tout bénef. »
Ainsi donc, Jouvard travaillait dans la voyance, sans que rien jamais eut paru le désigner comme un être doué du don de « double vue ». L’idée lui était venue pendant la guerre d’adopter la profession de clairvoyant au cours d’une permission. Au-dessus de chez lui habitait une cartomancienne qui faisait des affaires d’or. Et Jouvard s’était mis à l’étude des tarots avec un guide du parfait cartomancien. Depuis vingt ans, il faisait les lavoirs du cinquième et du treizième arrondissement. Le passé, le présent, l’avenir ? Le passé, on n’en parle pas. Pour le présent, c’est les trois balles de la consultation. Quant à l’avenir, faut toujours en parler dans la couleur rose. Les cartes ne mentent jamais… À trois francs la consultation et avec une moyenne de cinquante clients par jour, Jouvard pouvait se la couler douce et heureuse.

« Mais comment peux-tu faire, dis-je à l’industrieux Jouvard, pour dire à tes clients quelque chose qui cadre tant soit peu avec leurs préoccupations ? »
« Il y a deux choses dont tu peux toujours parler sans crainte de te gourer, c’est le pèze et l’amour. Ça fait déjà un sujet de conversation. Et puis, chacun de nous porte un peu sur sa figure ses ennuis ou ses joies. Raconte à une vieille bergère qu’elle vivra encore longtemps et que le facteur va lui apporter une lettre inattendue, à une jeunesse que le printemps prochain lui donnera tout le bonheur qu’elle désire, puisque la dame de coupe ou « le cavalier » sont venus sous leurs doigts. C’est tout le secret de la voyance, dit l’astucieux Jouvard en commandant un nouveau Vittel-menthe. »
D’un geste de la main, il balaya l’espace. « La mère Jégu à Grenelle, le professeur Caverneux à Montparnasse, le fakir Époustouflard à l’Etoile, racontent la même chose que moi. Seulement… voilà, c’est comme dans les taules, les prix changent avec le décor et le quartier. »
Cette rencontre inattendue et confidences de Jouvard me donnèrent l’idée d’entreprendre un voyage au pays du mystère. J’en revins avec une certitude : celle d’une étrange égalité des classes qui se réalisait spontanément devant la porte de la somnambule extra-lucide ou du fakir secrétaire de l’Institut psychique des Indes.
Pythonisse en chambre : Mme Jégu
Mme Jégu est une devineresse vieille manière. Ainsi que l’affirme un prospectus que vient de me remettre, à la descente du métro, un pauvre diable en espadrilles, la pythonisse consulte sur tout : procès, divorces, affaires sentimentales et, comme de bien entendu, à ouvert un nouveau rayon « Loterie nationale ».
Dans une minuscule antichambre, en compagnie de quelques bonnes du quartier, d’un contrôleur de quelque chose en casquette galonnée, j’attends mon tour. Mme Jégu consulte dans une salle à manger vieux style. Sur un fauteuil en tapisserie ronronne un chat noir, animal familier qui donne au décor sa tonalité. Mme Jégu, une dame qui frise la soixantaine, me dévisage et, d’un coup d’œil, a jaugé le client. « Les tarots, l’horoscope, le marc de café ? Interroge-t-elle. Je consulte aussi pour la Loterie nationale. » Certainement, Mme Jégu n’avait pas prévu, voilà plusieurs années, l’avènement de cette institution, mais elle s’est hâtée de se mettre à la page. Je me décide pour l’horoscope, un horoscope-minute, si l’on peut dire. « C’est vingt francs pour l’horoscope, me dit alors Mme Jégu. » Ça, c’est une précision et une précaution tout à la fois.

Sur une feuille de bloc-notes, j’inscris le jour et le mois de ma naissance. Né sous le signe du Bélier, force et volonté, constate Mme Jégu, qui attire alors à elle un disque de carton portant imprimés les signes du Zodiaque. Ce disque de carton tourne sur un pivot et s’anime sur un coup de doigt de la pythonisse. Il s’agit de savoir quel signe va se rencontrer avec celui sous lequel je suis né. C’est le Lion. Force et courage encore une fois.
Et, sur cette constatation. Mme Jégu vaticine à plein rendement. J’apprends que je vivrai vieux, très vieux, et que.. malgré la crise, mes affaires prospéreront, toujours grâce au courage et à la volonté. À ce tableau, une légère ombre. Je suis, paraît-il, d’un tempérament exubérant, trop enclin à me lier, et il faut me défier des amis en général, de ceux qui sont jaloux en particulier. C’est tout ce que peut révéler mon horoscope pour le moment, car, en raison du chiffre 9, qui est celui de ma naissance, il me faudra attendre au mois de juillet pour en savoir davantage. Nous sommes au mois de mai, c’est donc là une délicate invitation à ne pas oublier le chemin de la rue de Grenelle.
Pour la Loterie nationale. Mme Jégu renouvelle ses offres de service. Sur ses indications, le fruitier du coin a gagné un lot de dix mille francs, et cela pour une consultation de vingt francs. Je n’ose demander à Mme Jégu pourquoi elle n’utilise pas personnellement ses talents de voyante qui lui permettraient de faire rapidement fortune, et je me retire. La petite antichambre est pleine. Il n’est que neuf heures et demie du matin et la devineresse consulte toute la journée. À vingt francs par client, la recette de Mme Jégu doit être belle en fin de journée. Si elle n’a pas gagné personnellement à la Loterie nationale. Mme Jégu n’en songe pas moins à se retirer après cession de son cabinet de consultation. De telles affaires se vendent comme un fonds de commerce. Les annonces qui se font dans des journaux spécialisés indiquent que le vendeur reste à la disposition de l’acheteur pendant un mois et plus, si c’est nécessaire, pour le mettre au courant. Jouvard ne mentait pas en disant que le métier nourrit son homme. Mme Jégu, elle, comme d’ailleurs tous ses collègues établis, est en règle avec le fisc, à qui elle paie un forfait annuel. Ce qui n’empêche pas que la police lui cherche de temps à autre des ennuis, en faisant conduire au poste ses distributeurs de prospectus.
Quartiers chics : Mme Sordanapale
Avec Mme Sordanapale et le fakir Époustouflard qui, eux, se paient une publicité coûteuse dans les journaux, on a au moins une certitude, celle du prix de la consultation. Cent francs, le billet juste. Il est vrai que tous deux sont installés aux alentours de la place de l’Étoile, où les loyers atteignent des prix respectables. « Méthodes scientifiques », assure l’annonce de Mme Sordanapale. « Astrologie scientifique », renchérit le fakir Époustouflard. Rien qu’en montant l’escalier de Mme Sordanapale ou en prenant l’ascenseur, on a déjà l’impression d’en avoir pour son argent. Et c’est dans un petit salon d’attente clair et coquet qu’une soubrette dernier genre vous introduit. « Madame est en consultation », vous annonce celle-ci en vous laissant seul avec vos pensées.
Je ne sais par quel phénomène d’acoustique, de porte ou de tenture mal tirées la chose se produit, mais j’entends la voix de Mme Sordanapale (qui est en consultation) dire à la soubrette Georgette : « quand la brune qui vient deux fois par semaine reviendra, vous lui direz que je ne puis la recevoir. Ça n’est pas une maison de rendez-vous, ici. Chaque fois qu’elle vient, elle repart avec un client. »
Mme Sordanapale a une clientèle nombreuse parmi les demi-mondaines du quartier Marbeuf, mais elle n’entend pas que l’on vienne braconner sur son terrain. Et voilà Mm Sordanapale qui, soulevant une portière, m’invite d’un geste aimable à entrer dans son bureau, car c’est exactement dans un bureau meublé comme celui d’un businessman qu’elle consulte. Consulte est, cette fois, le mot exact, car on a l’impression que cette dame va vous demander : « De quoi souffrez-vous, monsieur ? »
Dans un tel décor, il serait malséant d’attendre qu’on vous rappelle le prix indiqué par l’annonce, et c’est avec un aimable sourire que Mme Sordanapale encaisse mon billet de cent francs. Immédiatement, elle me demande à quels moyens j’ai l’intention de recourir pour connaître un avenir mystérieux. Chiromancie, marc de café, scientifiques bien entendu, sont les deux grandes spécialités de Mme Sordanapale. J’opte pour le marc de café, et Mme Sordanapale tire d’un petit meuble laqué tout ce qu’il faut pour opérer une fine assiette de porcelaine et un petit pot contenant la noire mixture dans laquelle se lira mon avenir. Avec précaution, elle le verse dans l’assiette et le laisse reposer, ce qui est, paraît-il, d’une extrême importance, car il ne faut point « contrarier » le marc, ce qui pourrait avoir les pires résultats. Et, tout doucement, dans la masse noire qui emplit l’assiette, se forment de petites rigoles, les signes que Mme Sordanapale va interpréter.
Afin de ne perdre aucun détail, la pythonisse approche de son œil une loupe à monture d’écaille. Le destin va parler ! D’une voix de ventriloque, Mme Sordanapale m’annonce un succès d’argent, une contrariété qui, heureusement, s’aplanira grâce à ma volonté et mon courage. Il me semble que j’ai déjà entendu ça quelque part. Force et courage, ce doit être là une qualité que les voyantes appliquent aux consultants d’un mètre quatre-vingts et un peu larges d’épaules.
« Méfiez-vous des gens qui en veulent à votre argent ! »
« C’est que, madame, osais-je faire remarquer à Mme Sordanapale, le Pactole ne coule guère dans mes poches qu’à la fin du mois. »
« Méfiez-vous à ce moment- là, me rétorque Mme Sordanapale avec le plus grand sang-froid. Il y a des pickpockets dans le métro et dans les autobus, monsieur. »
Mme Sordanapale, qui, décidément, a réponse à tout, daigne encore m’apprendre que deux rigoles qui séparent en deux mon marc de café indiquent une vitalité qui m’assurera une longue et profitable vieillesse. En dehors de cette importante révélation, j’apprends que j’aurai toutes les satisfactions professionnelles que je pourrai désirer et, sur cette assurance, Mme Sordanapale se lève, ce qui veut dire que la consultation est terminée. Je m’en voudrais de donner l’adresse de cette aimable pythonisse, mais, dans son escalier, on rencontre de fort aimables dames qui ne demandent certainement qu’à récupérer le prix de leur consultation.
Le fakir Époustouflard
Ma consultation chez le fakir Époustouflard allait se terminer, à échéance d’une semaine, de la plus curieuse façon. Elle allait me prouver, une fois de plus, un fait déjà maintes fois remarqué, à savoir que des individus illettrés, ou presque, peuvent se jouer aisément de gens non seulement instruits, mais encore d’un esprit distingué. Chez le fakir Époustouflard, la mise en scène, le bluff étaient poussés à un point qui aurait dû mettre en garde les gens les moins clairvoyants. Un domestique en livrée vous ouvrait la porte et vous introduisait dans une antichambre vaste, garnie de divans profonds. Après l’inévitable attente, le même domestique ouvrait les deux battants d’une porte, et l’on pénétrait alors dans un salon au milieu duquel le fakir était assis devant une table, ayant à côté de lui son secrétaire-interprète, car le devin ignorait la langue française.
De teint basané, il portait le turban indien de coton écru, une veste dolman de couleur cerise moulait son torse, et il faisait à la mode européenne la concession de porter un pantalon de fantaisie de la meilleure coupe. Le secrétaire encaissa les cent francs de la consultation, et son patron lui donna un ordre dans une langue d’identification impossible. En un français très pur, le secrétaire me pria de consigner sur un bloc-notes mon adresse complète, puis les rituelles indications de jour et de mois de naissance. La conversation reprit alors dans le langage imperméable qui leur était habituel, entre le fakir Époustouflard et son secrétaire. Celui-ci m’informa alors que je pouvais poser par écrit, à son maître, quatre questions auxquelles il me serait répondu sous trois jours, le temps qu’il fallait au fakir Époustouflard pour dresser mon horoscope complet, travail scientifique et des plus absorbant.
C’était pourquoi on m’avait prié de donner mon nom et mon adresse, et, pour ne prouver la satisfaction des clients, le secrétaire me tendit un volume relié en maroquin, le livre d’or de la maison, recueil d’attestations élogieuses de gens à qui le fakir Époustouflard, par ses conseils éclairés, a rendu le bonheur et la tranquillité. Pendant ce temps, le fakir considérait avec une attention concentrée le papier sur lequel je venais de consigner les quatre questions auxquelles mes cent francs me donnaient droit. Elles s’alignaient dans l’ordre suivant : 1. Le procès de divorce que j’intente à ma femme sera-t-il gagné par moi ? 2. Gagnerai-je à la Loterie nationale ? 3. Quels sont les événements heureux auxquels je dois m’attendre ? 4. L’ouverture de la pêche sera-t-elle avancée ou retardée ?


Le fakir Époustouflard remit mon papier à son secrétaire, puis courtoisement se leva, me fit un grand salut. Il ne me restait plus qu’à partir et à attendre que le devin m’envoyât sa réponse. La réponse du fakir Époustouflard, je ne la reçus jamais, car, deux jours plus tard, je lisais dans les journaux les mésaventures de l’étrange personnage. Époustouflard avait engagé une soubrette de seize ans, à qui il avait persuadé qu’elle possédait le don de « double vue ». Et, pour améliorer ce don, elle devait se soumettre aux leçons d’un genre particulier qu’il lui donnait à huis clos. Le fakir Époustouflard fut cueilli au saut du lit par deux inspecteurs, événement qu’il n’avait pu prévoir, non plus que la condamnation à huit mois de prison que lui infligea le tribunal correctionnel de la Seine. Et, à l’audience, son casier judiciaire révéla qu’Époustouflard n’était autre qu’un escroc passible de la relégation ! Ce qui ne veut pas dire que tous ses collègues fakirs soient logés à la même enseigne.
À la fête : Mme Mystère
Un peu à l’écart des manèges bruyants, Mme Mystère a installé sa roulotte. Elle, c’est le gagne-petit, quelque chose comme l’ « Uniprix de la voyance ». Chevelure brune, yeux noirs décèlent en elle une ascendance romani. Elle fait les taros : « Coupez de la main gauche, prenez treize lames au hasard dans les jeux. »
Mais ce n’est point pour les tarots que je suis venu voir Mme Mystère. Elle possède une spécialité curieuse qui se réfère à cet art de prédire l’avenir qui se nomme la « lampadomancie ». Mme Mystère lit le passé, le présent, l’avenir dans la flamme d’une bougie, ce qui, parait-il, lui vaut une réputation particulière. Comme on est à la fête, Mme Mystère joue le petit jeu des suppléments, qui est, il faut le dire, très bien présenté. Il est évident que vous n’avez pas apporté avec vous la bougie nécessaire, et même l’eussiez-vous fait que Mme Mystère vous repincerait au demi-tour. La bougie dont vous vous seriez muni ne répondrait pas aux conditions nécessaires pour un travail bien fait. Aussi Mme Mystère se charge-t-elle de la fourniture, soit cinq francs qui, ajoutés aux cinq francs de la consultation, en font dix.
« Mettez la bougie sous votre bras, commande Mme Mystère, impérieuse. »
Et, pendant quelques minutes, je resté immobile, comme lorsque j’attendais à l’infirmerie régimentaire, le thermomètre sous le bras. Mme Mystère me délivre en me disant de fixer la bougie dans un support bizarrement découpé, suivant un rite magique évidemment, puis elle l’allume avec une allumette de cire. Et, alors, elle s’hypnotise devant la flamme vacillante, dont les mouvements, la couleur la fixeront sur mon destin. Du dehors arrivent les rugissements d’un bonisseur amplifiés par le pavillon d’un vieux phonographe, mais Mme Mystère n’en a cure. L’avenir me sera favorable. Je ferai un long voyage. Je vivrai longtemps. (Décidément, je vais finir par y croire.) Mais, comme je ne manifeste aucun émoi, Mme Mystère, qui attend une réaction de curiosité, d’impatience, qui pourrait l’aiguiller dans de nouvelles vaticinations, met fin à la séance. Pris d’une curiosité bien naturelle, j’ai surveillé les entrées et les sorties de clients dans la petite roulotte de Mme Mystère. Aux heures d’affluence, elle expédiait gaillardement de cinq à six consultations dans l’heure. Jouvard avait raison. Le métier nourrit son homme, ou sa femme, suivant les cas.
À la campagne : la mère Jeanne
Dans les campagnes, les voyantes font, comme leurs collègues de Paris, les lignes de la main, les tarots, les cartes, mais, presque toujours, elles ont recours aux pratiques magiques pour lesquelles les paysans ont un faible et qui frappent davantage leur esprit. Méjan, le vieux fermier, va marier le lendemain son fils. La fiancée a du bien, est de bonne famille, bref répond à tous leurs désirs, mais, dans l’esprit de Méjan et de sa femme, un doute subsiste. Le ménage sera-t-il uni ? Les deux époux s’aimeront-ils ? Grave question pour laquelle on va consulter la voyante, la sorcière, serait-il plus juste de dire.

La voyante, la sorcière, c’est la mère Jeanne, une brave femme qui fait les ménages, la lessive. En venant au monde, elle a reçu le don. C’est là un fait contre lequel personne n’oserait élever le moindre doute. Et, le soir, alors que le fiancé dine chez les parents de la future, la mère Jeanne arrive à la ferme. C’est à une question précise qu’elle va avoir à répondre, mais cela ne semble pas l’embarrasser. Dans la grande salle de la ferme, la femme de maitre Méjan a disposé tout ce qu’il faut pour connaître le sort. Sur la table, un missel est ouvert, sur lequel elle a placé en travers la grosse clef de l’armoire. À genoux, le fermier, sa femme et la mère Jeanne récitent à haute voix l’évangile du jour. Et, ces pratiques de religion satisfaites, arrivent celles de la plus incontestable sorcellerie. Méjean donne à la mère Jeanne un paquet sanglant : un cœur de bœuf tué dans la journée. Celle-ci le plonge dans le chaudron plein d’eau qui bout sur l’âtre, après l’avoir entouré d’une couronne d’épines cueillies le long du mur du cimetière. Nouvelles prières récitées dévotement à genoux, puis l’eau de la marmite reçoit un étrange assaisonnement : un morceau de cierge de la Chandeleur, des médailles bénites, un brin de buis du jour des Rameaux.
Et, maintenant, le fermier, sa femme, la mère Jeanne, à genoux devant le chaudron, attendent, anxieux, le cœur angoissé. L’avenir du gars, du gars qui héritera du bien paternel péniblement acquis, va se décider. Sur le foyer attisé par la mère Jeanne, l’eau du chaudron bout maintenant à gros bouillons. Et, tout d’un coup, un cri, un cri de délivrance jaillit des trois poitrines. Le destin a parlé, Le gars du père Méjan sera heureux en ménage. La couronne d’épines qui symbolise l’amour de la fiancée entoure le cœur, le cœur du gars Méjan, et ne s’en détache plus. Une dernière prière et le fermier tire de sa poche où il l’avait mis par avance un louis d’or qu’il donne à la mère Jeanne. Une dernière prière, et celle-ci, jetant sur ses épaules sa cape de bure, s’enfonce dans la nuit. Derrière elle, Méjan et sa femme s’en vont rejoindre le gars, dont le bonheur est pour eux assuré.
L’inexplicable besoin de surnaturel
Je n’ai eu garde, et pour cause, de vous parler des étoiles de la profession, à qui on ne saurait dénier une culture étendue, et dont la réputation fait que Jouvard. Mme Jégu, le fakir Époustouffard trouvent dans la petite clientèle de quoi subsister à l’aise par ces temps de crise. La voyance a ses titres de noblesse. Mlle Lenormand ne fût-elle pas la cartomancienne attitrée de l’impératrice Joséphine et de Napoléon ? Faut-il railler les gens qui croient aux voyantes, aux fakirs de leurs quartiers, aux sorcières ? J’avoue que, pour ma part, je suis devenu sceptique en apprenant que Mme Jégu allait se retirer et mettait en vente son fonds, sa clientèle serait-il plus exact de dire, pour quarante mille francs, elle laissait la place à un successeur, et le mettait au courant… Comment s’y prendrait-elle pour transférer son mystérieux pouvoir à l’inconnu qui viendrait la trouver, argent en main ?

Ce qui est certain, c’est que les gens comme Jouvard et consorts sont de profonds psychologues. Les cartes ne mentent-elles jamais. L’essentiel est que les gens y croient, et c’est là certainement le plus important de la question. Certains auteurs ont prétendu, et non sans raison, qu’il y a au fond de chaque être humain un inexplicable besoin de surnaturel. D’autres vont même plus loin et affirment que ce besoin est allé en s’accentuant depuis la guerre, qu’il faut voir aussi là le dégoût d’une vie devenue chaque jour plus difficile.
Des universités du mystère se sont fondées, dirigées par des gens d’une culture et d’une probité certaine, et elles donnent, à la salle de la Société de Géographie en particulier, des séances qui ne sont pas dénuées d’intérêt. En dehors de cela, il y a des précédents curieux. Quand la justice fait appel aux talents des voyantes, elle fait, du même coup, à leurs officines, une réclame qui vaut mieux encore que toutes les annonces des journaux. Lors de la disparition de l’ingénieur Cadiou, la police et la magistrature ne firent-elles pas appel aux lumières d’une pythonisse de Nancy, pour retrouver son cadavre ? Les résultats furent des plus négatifs. À la somnambule impuissante succéda un dompteur qui amena des hyènes qui ne montrèrent pas davantage de flair. Au moment de l’affaire Landru, de célèbre mémoire, comme il s’agissait de retrouver tout au moins une des fiancées disparues, la même voyante se fit remettre des objets ayant appartenu à la malheureuse qui était venue un soir dans la villa du sire de Gambais. Elle entra en transes et ne put dire qu’une chose : « Je vois de l’eau… de l’eau… de l’eau… » Imprécision qui semble être l’essence même de la voyance, du moins telle que la conçoivent les quelques spécialistes que je viens de vous présenter.
- Texte extrait de Police magazine n°342 (juin 1937)
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