Création Étienne Saglio. Interprètes : Étienne Saglio, Antoine Guillaume & Messi. Dramaturgie et regard extérieur : Valentine Losseau & Raphaël Navarro. Scénographie : Benjamin Gabrié. Création musicale : Madeleine Cazenave & Thomas Watteau. Lumières : Alexandre Dujardin. Conception machinerie : Simon Maurice. Conception vidéo : Camille Cotineau. Création informatique : Tom Magnier. Réalisation des marionnettes, accessoires et costumes : Louise Digard. Coachs animaliers : Laura Martin & Pascal Tréguy. Création 2024
Sur scène, un grand mur tapissé et une longue table nous font face. Deux hommes dressent une nappe et installent des tabourets. Sept personnes en noir, dont un portant un masque en carton figurant un drôle d’oiseau (mi-humain mi-animal avec un bec et de grandes oreilles), se positionnent autour de la table. Progressivement un homme en slip (Étienne Saglio) sort de la tête en carton pour s’extraire complétement puis disparaitre totalement. Ne reste plus que la tête dessinée et les deux bras. Le masque est alors retiré et apparait Étienne Saglio dans une saisissante transposition. La nappe est retirée, la table repliée et il n’y a rien de « caché » en dessous… Cette impressionnante mise en abyme donne le ton du spectacle introspectif à venir.

Étienne Saglio revient seul sur scène avec un drapeau blanc semi-rigide qu’il fait tournoyer, jusqu’au moment où il s’ouvre en deux comme un oiseau qui vole lentement et gracieusement. Cette économie de moyen est tout à fait remarquable et hypnotisante. Un accessoiriste vient lui retirer son drapeau et lui donne à la place des ailes blanches qu’Étienne Saglio enfile en tournant sur lui-même un long moment.
Il se saisit ensuite d’une grande échelle qu’il a du mal à déplier et stabiliser au sol. Il monte quand-même dessus malgré la précarité de l’ensemble, arrive à la petite plateforme et se casse la figure en volant par soubresaut grâce à ses ailes déployées, dans un semi-effet de lévitation. Ses ailes sont ensuite retirées et une femme se positionne vers lui en regardant vers le ciel. Un groupe d’individus masqués placent le même masque d’oiseau sur la tête d’Étienne Saglio qui se transforme une en petite poupée manipulée par des fils depuis les cintres.
Une grande toile semi-transparente tombe en avant-scène où sont projetés des ombres de nature et de plantes qui avancent en même temps que la marionnette (mini Étienne) dans un effet cinématographique, de cour à jardin. Arrive un vrai chien qui obéi à la marionnette et se laisse caresser. Puis fondu au noir sur la scène. Surgit alors, à jardin, une immense marionnette filiforme noire avec un visage de carton grotesque et des yeux perçants comme des phares de voiture. Un petit oiseau blanc vole vers lui et la petite marionnette arrive à ses pieds. Des pierres sont déposées sur leur trajet et la grande marionnette disparait. La petite marionnette monte sur un rocher et se met à voler avec ses petites ailes. Noir sur le plateau.

La grande marionnette revient et un nouveau décor apparait sur scène : une impressionnante grotte avec des stalactites qui semblent vivantes. La petite marionnette a repris sa forme humaine et nous retrouvons Étienne Saglio avec ses ailes auprès d’un feu. Ce dernier tourne sur place dans une danse primitive et finit par se dédoubler dans une image troublante.


Il enfile alors un nouveau masque en carton et tournoie encore sur lui-même, la tête se détachant doucement du corps faisant des rotations de plus en plus rapides. Un homme arrive et arrête le mouvement du masque, puis un groupe de personnes font leur apparition avec le même masque. Le masque d’Étienne Saglio est retiré ainsi que celui d’un mannequin qui a le même visage. Le comédien prend alors son double et le fait tourner dans les airs. Il est ensuite reposé au sol et se met à tourner tout seul sur lui-même comme une toupie dans un effet stroboscopique, tandis que la grotte se métamorphose par des effets de lumières. Petit à petit, nous voyons le corps du mannequin reprendre vie et se transformer en humain dans le mouvement par un fabuleux effet transcendantal d’optique et de persistance rétinienne.

Étienne Saglio enfile son masque et est entouré du groupe de personnes qui le démembre, lui enlève les deux bras et son corps. Une silhouette apparait avec le même masque en carton ouvert part le haut d’où s’échappe de la fumée et le décor de la grotte disparait d’un seul coup, accompagné par le feu de camp qui embrase le tout au son des crépitements, avalé par le fond de scène.
Un nouveau décor minimaliste apparait, un découpage contrasté de deux murs avec une porte qui s’ouvre sur un abyme de noirceur. La grande marionnette revient prendre la main à Étienne Saglio et le fait grimper sur l’arrête d’un mur. Il lui donne des ailes et ce dernier vol par à-coups, comme la petite marionnette. Étienne Saglio est alors poursuivi par un groupe de personne suivant le même trajet, apparaissant de l’abîme de la porte et disparaissant derrière le décor, comme une boucle temporelle ininterrompue. Le motif de la tapisserie se distord avec un effet de lumière, ce qui renforce l’étrangeté de la scène, jusqu’à ce que la porte se referme définitivement. Étienne Saglio échappe à ses poursuivants en volant. Un masque en carton apparaît sur le pas de la porte et l’homme se transforme en chien par une surprenante transition de la main à la patte. La grande marionnette revient sur scène mais divisée en trois morceaux avec les marionnettistes visibles et des éléments grossiers. Étienne Saglio se retrouve alors face à son double et un gigantesque masque en carton, à l’effigie du drôle d’oiseau, surgit du décor, l’engloutissant tout entier !


Que de chemin parcouru depuis 2008 et la participation d’Étienne Saglio au 30ème Festival Mondial du Cirque de Demain où son Envol avait décroché la médaille de bronze, sous la présidence de Philippe Genty, maître du théâtre d’images et des métamorphoses scéniques. Comme un signe, car chez les deux créateurs, l’image naît d’un objet, ici un masque qui, en fonction de l’acteur qui le porte, va avoir sa propre existence, à mesure des tableaux qui évoluent. C’est le fil conducteur de cette œuvre poétique et initiatique.
La nouvelle création d’Étienne Saglio s’aventure dans la psyché de l’auteur, réponse à un moment difficile de sa vie, « ici, un masque peint de toutes les couleurs avec des yeux, un bec et de grandes oreilles. Un masque qui est apparu sur une carte de vœux faite avec mes enfants, la première année de ma séparation avec ma compagne et il est, pour moi, un appel aux métamorphoses qui ont lieu dans tout moment de crise. » Un besoin de transformation où il interprète différentes incarnations : homme, marionnette, chien, oiseau… en jouant sur les échelles, les points de vue et la symbolique, pour « changer de forme. Prendre une autre apparence, un autre corps. Devenir chien pour avancer plus vite ou oiseau pour franchir un obstacle ou simplement s’échapper de son corps quand l’endroit nous semble trop étroit. S’autoriser à être multiple. »
Étienne Saglio s’est donc mis à son travail de magicien pour « donner à voir des rituels étranges permettant les métamorphoses et les dédoublements, fabriquant des ailes pour essayer de voler, d’autres masques pour faire exister une foule parfois bienveillante, parfois inquiétante. Une foule qui parle de solitude. De la danse joyeuse et des rituels étranges permettant de la transe et des formes dans la fumée du feu. » Le résultat est une vraie réussite où l’introspection et l’animisme deviennent universels et spectaculaires, le spectateur lisant cette pièce avec sa sensibilité personnelle et son imaginaire, malgré quelques longueurs (comme la marche dans la forêt), mais surtout de beaux coups d’éclat !
À lire :
Crédits photos – Documents – Copyrights avec autorisation : © Benjamin Guillement / Romain Gautier / Ay-Roop. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants droit, et dans ce cas seraient retirés.