Note de la rédaction
Norbert Ferré a été notre première personnalité interviewée dans les colonnes d’ArteFake en octobre 2005. Nous avons suivi sa carrière depuis plus de vingt ans, le sollicitant pour divers projets artistiques comme « Illusions Magiques 2 ». Depuis de l’eau a coulé sous les ponts et il nous semblait nécessaire de refaire le point avec lui sur ses inspirations, ses expériences, ses projets et sa vision actuelle de l’art magique.
Comment êtes-vous entré dans la magie ? À quand remonte votre premier déclic ?
Ma rencontre avec la magie remonte à 1986, à l’âge de onze ans, à La Ciotat. Installée sur la plage, un magicien se produisait chaque mardi soir : Christian Preston. Ce soir-là, je n’ai pas seulement été émerveillé, j’ai senti une évidence. Enfant, j’avais cru très longtemps au Père Noël et j’avais gardé une forme de déception en découvrant qu’il n’existait pas. Là, pour la première fois, l’impossible cessait d’être une promesse : il devenait un fait. Je suis revenu chaque mardi de juillet, puis un jour, je suis allé vers lui. Il m’a expliqué un tour simple avec une pièce. Ce n’est pas le tour qui a compté, mais ce qu’il a ouvert en moi : l’envie de comprendre ce moment précis où le réel vacille et où le public accepte de croire sans se défendre. Avec le recul, je peux dire que ce soir-là a révélé une direction. C’est là que tout a commencé !

Quand avez-vous franchi le premier pas et comment avez-vous appris ?
Le premier pas a été d’aller vers Christian Preston et d’oser lui parler. À partir de cet échange, la magie est passée de l’émerveillement à l’engagement. Nous sommes restés en contact et, sur ses conseils, je suis allé avec ma mère aux Coulisses du Musical, à Marseille, pour acheter mes premiers accessoires, notamment des balles de manipulation. Ce lieu est devenu fondateur pour moi. J’y ai rencontré Chris Wilson, dont la générosité et le regard juste ont nourri mes débuts. J’ai ensuite tenté d’entrer au Club des Magiciens de Provence : échec à douze ans, réussite à treize. Ce cadre m’a structuré durablement. J’y ai été entouré avec exigence et bienveillance, notamment par Patrick Dessi. Et le président de l’époque, Géo Georges, est devenu mon parrain magique. Puis il y a eu le congrès de l’AFAP à Cannes, en septembre 1989. J’y suis entré à treize ans, j’en suis ressorti à quatorze. Le 23 septembre, jour de mon anniversaire, reste associé à cette phrase que j’ai dite à mes parents : « c’est le plus beau jour de ma vie ». Je le pense encore.

Quelles sont les personnes ou opportunités qui vous ont aidé ? À l’inverse, un événement vous a-t-il freiné ?
Je n’ai pas été porté par une figure unique, mais par une succession de rencontres, chacune jouant un rôle précis à un moment donné. Certaines ont transmis des valeurs, d’autres une exigence, d’autres encore une confiance silencieuse. Très tôt, j’ai eu la chance de croiser des personnes capables de regarder au-delà de l’âge ou de la performance immédiate. La reconnaissance intellectuelle précoce que m’a témoignée Patrick Dessi a compté, non comme une validation, mais comme une invitation à être à la hauteur. Les opportunités sont venues parce que j’étais disponible et engagé. Je travaillais, j’apprenais, je regardais. Je n’ai pas le souvenir d’un événement qui m’ait freiné ; les obstacles ont surtout pris la forme de détours nécessaires.
Quels sont vos domaines de compétence ? Dans quelles conditions travaillez-vous ?
J’ai exploré de nombreux territoires de la magie, mais s’il existe un fil constant depuis l’enfance, c’est la manipulation, et plus particulièrement celle des balles. C’est mon langage premier. Je travaille aujourd’hui dans des contextes variés : tournées grand public, cabarets, galas et festivals, en France comme à l’international. Cette diversité m’a appris à aller à l’essentiel. Depuis 1999, je présente un numéro signature, aujourd’hui joué en neuf langues. Il mêle comédie et manipulation. J’y fais coexister deux figures contrastées : un personnage bavard et maladroit, et un magicien rigoureux et concentré. Le passage de l’un à l’autre se fait sans artifice. Ce numéro a évolué sans perdre son cœur : une exigence technique réelle au service d’une dramaturgie et d’une relation directe avec le public, fidèle à l’intuition de J.E. Robert-Houdin selon laquelle le magicien est avant tout un comédien.

Comment trouvez-vous la motivation et la nouveauté dans un numéro joué depuis longtemps ?
Je n’ai jamais cherché la nouveauté pour elle-même. Ce qui m’importe, c’est la justesse. Avec le temps, le travail s’est déplacé vers des zones plus fines : le tempo, les respirations, la durée d’un regard, l’instant précis où l’on ralentit ou accélère. Jouer dans différents pays m’a beaucoup appris : chaque public impose une écoute différente. Ce numéro est devenu un laboratoire vivant et je le travaille encore, n’ayant jamais fini de l’habiter.


Vous êtes aussi présentateur de galas et festivals. Comment abordez-vous ce rôle ?
Le présentateur est pour moi un lien, pas un centre. Mon attention est d’abord tournée vers le spectacle, les artistes et la manière dont les différents moments s’enchaînent. Ce rôle est parfois discret et pas toujours reconnu à sa juste place, mais il est fondamental : c’est lui qui crée les transitions, installe le rythme général et permet au public de passer d’un univers à un autre sans rupture. J’interviens principalement par la parole, parfois avec une touche poétique ou humoristique selon le contexte. Je fais très peu de magie dans ce cadre, et lorsque c’est le cas, elle reste volontairement discrète.
Depuis 2021, vous écrivez dans la Revue de la Prestidigitation avec Patrick Dessi, la rubrique « D’accord / Pas d’accord ». Pourquoi cette envie ?
Cette envie est née d’un besoin de recul. À un moment donné, la pratique seule ne suffit plus ; elle appelle la réflexion. Le dialogue avec Patrick Dessi s’est imposé naturellement, précisément parce que nos parcours sont différents et profondément complémentaires. Je viens de la magie de scène, de l’expérience directe du plateau et du public. Patrick, lui, a construit son regard à la croisée du close-up, de l’enseignement et d’une exigence intellectuelle rare, nourrie par son parcours de professeur et de chirurgien ORL. Ce qui nous relie dépasse largement la magie : c’est une manière commune de penser, de questionner, de ne pas se satisfaire des évidences. Au fil des années, cette rubrique ne s’est jamais donnée pour but d’expliquer la magie ni de proposer des recettes. Elle s’est construite comme un espace de dialogue volontairement exigeant, où l’accord et le désaccord deviennent des outils pour interroger la pratique réelle, ses certitudes apparentes et ses zones de doute. Pour moi, cet échange est précieux : il m’oblige à penser ce que je fais et à rester à la hauteur de ce que j’engage.
Quel est votre rôle au sein de S2A International ?
Je suis directeur artistique de S2A International. J’accompagne les projets dans leur conception et leur développement, avec une attention particulière portée à l’identité de chaque artiste. S2A International est née en collaboration avec S2A Production, dans une logique de complémentarité : l’une structure et produit, l’autre accompagne artistiquement et stratégiquement à l’international. Nous accompagnons aujourd’hui une trentaine d’artistes, émergents ou confirmés, comme : Alexandra Duvivier, Artem Shchukin, Alberto Giorgi & Laura, Javier Botia, Laurent Piron, Ta Na Manga, Topas, Winston Fuenmayor, etc.
Vous êtes aussi metteur en scène. Pouvez-vous nous en parler ?
La mise en scène est pour moi un travail de création globale. Il s’agit de penser une œuvre dans son ensemble : le rythme, l’espace, le corps, la musique, les transitions et le sens. J’ai mis en scène Magic Circus à l’occasion des Championnats du Monde de Magie à Busan 2018, en Corée du Sud, puis The Magician – Le Show (2019), une création réunissant vingt-cinq artistes sur scène, commandée par la Ville de Wavre, en Belgique, et l’ASBL Macamagie. Le spectacle a ensuite été présenté à Madrid pour une trentaine de dates avec Jorge Blass. Ces projets ont impliqué un véritable travail d’écriture scénique, avec des danseurs, des chorégraphies, des costumes sur mesure et une articulation précise des rôles. Charlie Mag y incarnait le personnage central de The Magician, véritable axe du spectacle. C’est un territoire de création auquel je reste profondément attaché.

Quelles prestations ou artistes vous ont marqué ?
Je suis marqué par les artistes dont le travail forme un tout cohérent, lorsque chaque geste, chaque variation, participe d’un même langage. Ce type de cohérence est exigeant et, à mes yeux, relativement rare. En magie, Cardini reste une référence pour la rigueur de sa présence et la précision de sa construction scénique. Au-delà de la magie, Charlie Chaplin et Grock m’ont profondément influencé par leur rapport au corps, au temps, au mouvement. Mon regard reste également tourné vers le présent : le travail de Gardi Hutter pour la précision de son écriture corporelle, et la collaboration avec Luis de Matos pour son approche de la mise en scène et de la construction globale d’un spectacle.


Quels styles de magie vous attirent ?
Je suis attiré par les styles de magie qui développent un langage clair et incarné. Plus que la catégorie, c’est la cohérence de l’ensemble qui m’importe. Je me sens proche des formes où le corps et le rythme jouent un rôle central, et moins des approches qui empilent les effets sans vision d’ensemble. Ce que je recherche avant tout, c’est cette qualité rare qui fait taire l’analyse et laisse place à une évidence, ce moment où l’on ne se demande plus si l’on aime, mais où l’on se surprend simplement à dire : « waouh ».
Quelles sont vos influences artistiques ?
Je n’ai pas grandi avec une figure magique unique à imiter. Mes influences se sont construites par l’observation, notamment à travers de nombreux spectacles découverts très tôt. Cette immersion m’a appris à regarder avant de reproduire. Plus que des noms, ce sont des équilibres de présence et d’attention qui m’ont formé.


Quels conseils donneriez-vous à un magicien débutant ?
Je dirais, paradoxalement, de ne pas trop écouter les conseils, ou de ne pas les recevoir comme des vérités à appliquer. Il faut apprendre, bien sûr, mais aussi expérimenter, se tromper, chercher seul. La technique est un outil, pas un carcan. On apprend surtout en faisant le tour d’une question par soi-même, parfois jusqu’à l’erreur, parce que c’est souvent là que quelque chose de réellement personnel commence à apparaître.
Quel regard portez-vous sur la magie actuelle ?
La magie actuelle est riche et inventive, mais elle se complique parfois inutilement. On cherche souvent à ajouter là où il faudrait enlever. L’innovation n’est pas toujours synonyme de sophistication : elle peut naître d’un choix simple, d’un déplacement du regard, d’un risque assumé. Ceux qui sortent des sentiers battus font souvent avancer la magie.
Quelle est l’importance de la culture dans l’approche de la magie ?
La culture est essentielle à deux niveaux. D’abord comme connaissance : l’histoire de la magie et ses principes. Ensuite comme écoute : celle des publics, des pays, des manières de regarder et de réagir. La magie est universelle, mais sa réception varie. À l’artiste de s’y adapter avec sensibilité, sans trahir son langage.


Vos hobbies en dehors de la magie ?
En dehors de la scène, j’ai besoin de retrait. L’écriture occupe une place essentielle dans cet espace. Ce n’est pas une activité séparée, mais une continuité. Observer, marcher, écrire sont pour moi des façons de rester juste. Même loin de la magie, je reste attentif à ce qui la rend possible.
Un dernier mot ?
Je tiens à remercier chaleureusement ArteFake pour la qualité et la constance de son travail autour de l’art magique, ainsi que Sébastien pour son écoute attentive et la justesse de ses questions. Par son engagement à faire dialoguer histoire, création et parole d’artistes, ArteFake est devenu un espace précieux pour la mémoire et la transmission de la magie.
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Interview réalisée en février 2026. Crédits photos – Documents – Copyrights avec autorisation : Zakary Belamy / Sandra Guadagnino / Jorge Lopes / Éric Hochard / Ana Dias / Alexander Dacos / Wong.De Photography. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants droit, et dans ce cas seraient retirés.