D’après le livre d’Éric Vuillard. Adaptation, mise en scène et lumière : Jean Bellorini. Scénographie : Véronique Chazal. Costumes : Fanny Brouste. Vidéo : Gabriele Smiriglia. Musiques originales et son : Sébastien Trouvé et Baptiste Chabauty. Son : Sébastien Trouvé. Masques, maquillages et coiffures : Cécile Kretschmar. Collaboration artistique : Delphine Bradier.
« Le pouvoir est un théâtre. Il joue, il nous trompe, dit l’auteur. Il est par nature désireux de s’accroître, il se concentre et il est asymptotiquement celui d’un seul. La Comédie-Française est une troupe permanente, le théâtre public par excellence. On y joue un autre jeu que le pouvoir, un jeu collectif, qui serait idéalement celui de tous. »
Un peu partout, le temps se couvre, la situation empire. C’est dans la réverbération des événements qu’une pièce se monte et Jean Bellorini le sait bien, c’est toujours à la fois dans le monde et dans une sorte d’anfractuosité, de décalage, que le théâtre prend forme, et tente de défaire le jeu du pouvoir : « Par sa nature même, dit-il, le théâtre ouvre un espace poétique, comme une caisse de résonance du monde. Je n’ai pas choisi ce texte – qui déplie soigneusement les faits qui ont conduit à la seconde Guerre mondiale – sans en mesurer les échos contemporains. Je suis souvent troublé par l’adéquation entre un texte choisi plusieurs années auparavant et le contexte d’actualité dans lequel sa mise en scène est présentée. L’intuition, l’observation, la prémonition sont sans doute des aptitudes d’artistes ! Aussi, je dois dire l’effroi, au moment de commencer les répétitions, de constater à quel point, ce qui est décrit pour l’année 1938, résonne en 2026. »


Le metteur en scène utilise ici le grotesque pour faire revivre sur scène les moments funestes de l’histoire contemporaine. De tels comportements humains sont à mettre en parallèle avec notre actualité nationale et internationale et cela devient terrifiant. Julie Sicard, Laurent Stocker, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty de la Comédie-Française, sont méconnaissables et exceptionnels d’engagement et de cruauté, dans cette farce qui n’en n’est pas une. Ils nous transportent dans notre passé, portant des masques, créés par Cécile Krestchmar. « Ils représentent, dit Jean Bellorini, les grandes figures historiques de cette période cauchemardesque : Hitler, Göring, les industriels allemands… On pense à Guignol, aux caricatures d’Honoré Daumier mais l’on reconnaît aussi leurs traits humains, banals, presque familiers. »
Éric Vuillard révèle les compromissions des milieux industriels et financiers allemands avec le parti nazi naissant, avant les élections de 1933 : « Ainsi, les vingt-quatre ne s’appellent ni Schnitzler, ni Witzleben, ni Schmitt, ni Finck, ni Rosterg, ni Heubel, comme l’état-civil nous incite à le croire. Ils s’appellent BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken. Sous ces noms, nous les connaissons. Nous les connaissons même très bien. Ils sont là, parmi nous, entre nous. Ils sont nos voitures, machines à laver, produits d’entretien, radios-réveils, l’assurance de notre maison, la pile de notre montre. »
La corruption, poste incompressible du budget des grandes entreprises, a plusieurs noms : lobbying, étrennes, financement de partis. Pour faire campagne, il fallait de l’argent ; or le parti nazi n’avait plus un sou vaillant et la campagne électorale approchait. Alors, Hjalmar Schacht, président de la Reichsbank de 1924 à 1930, et de 1933 à 1939, mais aussi ministre de l’Économie du Troisième Reich de 1934 à 1937, se leva, sourit à l’assemblée et lança : « Et maintenant messieurs, à la caisse ! »


Après cette fameuse réunion des vingt-quatre, les comédiens qui en jouent les protagonistes, nous font vivre, étape par étape, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie. La faiblesse mentale du chancelier autrichien Kurt Schuschnigg, la cécité morale de l’anglais Lord Halifax et du français Edouard Daladier, les mensonges d’Hermann Göring et les stratagèmes de Joachim von Ribbentrop… Tous ces handicaps sont ici remarquablement mis en évidence.
Le public, grâce à un système de grands miroirs pivotants, se voit ainsi reflété et participe aux récits de cette entreprise de destruction. L’art du mensonge est ainsi dévoilé à travers les mécanismes de propagande de l’Allemagne nazie. Le théâtre peut éveiller les consciences mais intéresse aujourd’hui une faible partie de la population. Le plus grand nombre préfère s’informer grâce aux réseaux sociaux qui, d’une certaine manière, font le lit du totalitarisme.
« Ce cabaret effrayant et salutaire n’est pas une fiction mais un miroir déformant d’une réalité de l’Histoire, dit Éric Vuillard. » Et c’est d’une cruelle réalité aujourd’hui, quand on observe Donald Trump ou les candidats à la prochaine élection présidentielle en France. Nous sommes prévenus : que va-t-il advenir de notre « civilisation des lumières » ? Le résultat des urnes reste dangereux et Hitler est arrivé au pouvoir démocratiquement… Il sera bon de s’en souvenir en 2027 ! Le spectacle – complet – sera repris à la saison prochaine.
Article de Jean Couturier. Source : Théâtre du Blog. Crédits photos – Documents – Copyrights avec autorisation : © Christophe Raynaud de Lage. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants droit, et dans ce cas seraient retirés.