Mise en scène : Sean Gandini et Kati Ylä-Hokkala. Consultants magie : Yann Frisch et Kalle Nio. Costumes : Georgina Spencer. Lévitations, accessoires et philosophie : Sakari Männistö. Lumière : Guy Hoare. Musique : Andy Cowton. Avec Kate Boschetti, Sean Gandini, Tedros Girmaye, Kim Huynh, Sakari Männistö, Yu-Hsien Wu, Kati Ylä-Hokkala. Création 2024.
Quatrième édition de ce festival de magie. « Il s’impose désormais comme un rendez-vous majeur de notre théâtre, dit Muriel Mayette, la directrice du Théâtre National de Nice. En l’accueillant, nous affirmons notre volonté d’explorer les formes qui inventent le théâtre de demain. Car la magie d’aujourd’hui n’est plus seulement l’art de tromper l’œil : elle est devenue un terrain de recherche, un espace de création où se mêlent récit, mouvement, technologies, illusions et dramaturgie… Elle propose une autre manière de raconter et faire surgir les émotions et l’imaginaire. Ces créateurs interrogent le regard, déplacent les évidences, et nous entraînent vers une perception élargie du théâtre. »
Nous n’avions pu voir ce spectacle en décembre 2024 à Paris au Théâtre des Abbesses-Théâtre de la Ville. À Nice, cela se passe à la Cuisine, une belle salle, ancien théâtre provisoire de Carouges (Suisse) à l’écart du centre-ville mais très accessible par le tramway.
Un remarquable spectacle fondé à la fois sur le jonglage et la magie. « Quand j’étais enfant je voulais être magicien. Ce qui me plaisait c’était l’entraînement, dit Sean Gandini, le directeur. La première partie du spectacle est inspirée de l’univers de Yann Frisch. Ce qui est drôle avec Yann, c’est qu’il a le parcours inverse du mien, il est passé du jonglage et du clown, à la magie. Nous nous sommes inspirés d’un de ses premiers numéros sur table, Baltass, avec lequel il a tourné dans le monde entier et gagné des prix. Les autres parties proviennent d’idées expérimentales du Finlandais Kalle Nio. »



Imaginez un grand plateau aux rideaux noirs à jardin et à cour, avec au fond, un autres à lamelles bleu brillant. Kate Boschetti, Tedros Girmaye, Kim Huynh, Sakari Männistö, Yu-Hsien Wu, Kati Ylä-Hokkala sont d’abord assis à une longue table nappée de blanc. Ils jonglent – toujours assis – avec des balles rouges qu’il se refilent avec une grande virtuosité. Et un ensemble de mains en bord de table surgit comme par enchantement. Ce qui suppose une redoutable maîtrise gestuelle et une excellente coordination.
Tous habillés de noir, avec chaussettes aussi noires tenues, comme dans les années trente-cinquante par des fixe-chaussettes quand elles n’étaient pas encore pourvues d’élastique. Ces trois femmes et ces trois hommes seront ensuite rejoints par Sean Gandini, lui, en superbe costume rouge, puis blanc. Il y a ici comme une conjugaison parfaitement maîtrisée d’un univers pictural, de magie, de théâtre et danse. Dans une performance collective, avec une attention constante portée à la beauté du geste.


Les numéros se succèdent à la fois individuels mais le plus souvent à deux, ou à six, voire à sept. Avec des boules rouges ou blanches, puis avec trois cercles de dimension différente : et là on atteint la folie pure : un jongleur en lance trois puis les rattrape un par un puis les relance et ils s’envolent, avant qu’il ne les fasse revenir. Absolument « magique » mais grande simplicité : ce qui, en fait, suppose un très long travail : à la fois d’invention, mise au point et répétition, avant d’arriver à offrir ce moment d’une exceptionnel richesse poétique au public qui, sans doute aime, se sentir floué par cette virtuosité où l’objet est à la fois roi, et sujet obéissant. Et Sean Gandini, qui joue aussi les maîtres de cérémonie parle peu mais bien. Il cite le grand J.E. Robert-Houdin, maître de la magie moderne : « Le magicien est un acteur qui joue le rôle d’un magicien. Ce n’est pas un jongleur. » Mais ici, la jonglerie est à la base même du spectacle.



Et ici, comme le dit Aimé Césaire : « la connaissance poétique est celle où l’homme éclabousse l’objet de toutes ses richesses mobilisées. » C’est bien ici de poésie, qu’il s’agit. Et le public ressent profondément cette lutte permanente entre ces jongleurs/magiciens et leurs accessoires (un mauvais mot, puisqu’il s’agit de leurs partenaires : aussi muets qu’efficaces). Et sur cette scène, il y a de la métaphysique dans l’air, et à la différence de ce que dit William Shakespeare, dans Jules César (« Ils apprécient l’objet qu’ils ne possèdent pas bien, au-dessus de sa valeur. ») Autrement dit, à part quelques sages les humains cherchent toujours en quête de ce qu’ils n’ont pas.
Ici l’objet fascinant – puisqu’il peut nous survivre – devient égal à l’être humain, fait comme tous les vivants, de peu de chose, arrive à avoir une vie propre. Comme ces boules uniques qui, en une seconde à peine, changent de couleur ou en accouchent de deux ou trois… Ou qui apparaissent en une série de six d’une manche, sans doute – mais c’est tellement bien fait que l’on ne soupçonne rien – ou ces cercles qui s’envolent. Et ce que proposent Sean Gandini et ses camarades est d’une rare théâtralité, si on veut bien s’en remettre à l’étymologie. Teatron, en grec ancien, thea : « regarder » et tron : « lieu »… Muriel Mayette-Holtz aura réussi son pari.
Note :
Fondée en 1992 par les jongleurs de renommée mondiale Sean Gandini et Kati Ylä-Hokkala, Gandini Juggling est à l’avant-garde du cirque contemporain, réinventant et revigorant la jonglerie pour le XXIe siècle. Avec eux, cet art est célébré sous toutes ses facettes, car ils explorent non seulement ce qu’est la jonglerie, mais aussi ce que la jonglerie peut être. Ensemble, en constante évolution autour d’un noyau de jongleurs virtuoses, ils peuvent rassembler jusqu’à 20 interprètes pour des commandes d’événements particuliers. Très prolifiques, ils sont constamment en recherche de nouvelles approches, expérimentant des croisements avec d’autres arts et disciplines, et créant des œuvres pour tous les publics. Depuis leur création, les Gandini ont donné plus de 6 000 représentations dans 50 pays différents. Ils continuent de se produire dans les festivals internationaux et tout type de lieu, que ce soit les musées d’art contemporain en France ou des tentes en Argentine, des théâtres au Liban ou des opéras en Allemagne. Chez eux, au Royaume-Uni, les Gandini se produisent aussi en plein air, et dans de nombreux théâtres incontournables comme le Royal Opera House de Londres, l’English National Opera, le Royal National Theatre et le Sadler’s Wells.
Source : Le Théâtre du Blog. Crédits photos – Documents – Copyrights avec autorisation : © Camilla Greenwell, Kalle Nio et Gandini Juggling. Tous les documents et archives sont proposés sauf avis contraire des ayants droit, et dans ce cas seraient retirés.