La récente découverte d’un manuscrit intitulé les Notes sur le magnétisme, rédigé de 1851 à 1854, nous ouvre une fenêtre unique sur la « contre-culture magnétique » de la moitié du XIXe siècle. Son auteure, Hébé Plainchant (1801-1861), décrit en détail les cours qu’elle prend à la Société du Mesmérisme de Paris et son apprentissage du « magnétisme animal » auprès du baron Jules Du Potet de Sennevoy (1796-1881).
Claudine « Hébé » Plainchant, née Delaire, est issue d’une famille d’ingénieurs de premier plan. Cette filiation, ainsi que son mariage avec un polytechnicien, expliquent son adhésion à des mouvements socialistes dits « utopiques » : le saint-simonisme d’abord, puis le fouriérisme. Après les traumatismes de la Révolution française et de la Terreur, le saint-simonisme est une doctrine économico-sociale qui pense obtenir l’harmonie sociale grâce aux progrès des sciences et de l’industrie. Le fouriérisme prend son relais en mettant l’accent sur l’association volontaire, l’épanouissement individuel, le respect des passions humaines et l’égalité entre les sexes.

Tandis que le terme « féminisme » n’existe pas encore, le fouriérisme jette les bases d’une véritable émancipation des femmes. Ces mouvements fondés sur l’harmonie sociale sont en synergie profonde avec le magnétisme animal. Théorisé en 1779 par Franz-Anton Mesmer (1734-1815), le « magnétisme animal » postule l’existence d’un fluide magnétique qui remplirait l’univers et unirait les humains entre eux. La possibilité d’un lien magnétique unissant tous les êtres sans distinction ouvre l’espoir immense de réparer les fractures de la société prérévolutionnaire et de rassembler les individus indépendamment de leurs catégories sociales. Il faut donc résister à la tentation fréquente des illusionnistes de réduire le mesmérisme à n’être qu’une escroquerie audacieuse basée sur une mise en scène spectaculaire. Le « magnétisme animal » engage un immense espoir de pacification sociale et propose une alternative thérapeutique face à l’impuissance fréquente des médecins de l’époque. Pour ne donner qu’un exemple : il faut attendre 1846 pour que le médecin hongrois Ignace Semmelweis démontre l’importance du lavage des mains dans la prévention de la transmission des maladies ! C’est précisément l’impuissance des médecins à sauver sa fille Hortense-Marie (1837-1851) qui conduit Hébé Plainchant au cours de « magnétisme animal » de Du Potet la même année.
Très vite, Plainchant est initiée et découvre les lieux clefs du magnétisme parisien : la salle de cours du Journal du magnétisme, mais aussi le Waux-Hall et les salons privés. Dans l’immense salle du Waux-Hall, pleine à craquer, mille spectateurs assistent à des « séances expérimentales » comparables aux grands spectacles d’hypnose actuels. Mais Plainchant reste sceptique face à ces phénomènes… jusqu’à ce qu’elle les expérimente elle-même dans les salons des magnétiseurs parisiens. Dans son journal, elle note pour elle-même : « de spectateur que l’on était chez M. du Potet, on devenait acteur ». Les salons privés deviennent de véritables petits théâtres du magnétisme. Ils sont à la fois un espace d’expérimentation et de spectacle intimiste.
À rebours de la figure traditionnelle de la femme magnétisée par un homme, Plainchant expérimente sur des sujets masculins. Elle prend alors conscience que le magnétisme permet aux femmes de s’empouvoirer. Mais pour que le magnétisme devienne un instrument d’émancipation, il est nécessaire d’en repenser l’enseignement sur des bases féministes. En effet, comme le note Plainchant : « M. du Potet ne dit jamais que le parti qu’en peuvent tirer les hommes pour imposer leur volonté et leur désir à de malheureuses femmes sans défense ». Le magnétisme doit être mis au service de la société. Convaincue par les expériences de magnétisation qu’elle a pu faire, elle devient une fervente propagatrice de cette nouvelle méthode de cure. Comme beaucoup de personnes aisées au XIXe siècle, Plainchant passe l’hiver à Paris et l’été chez elle en province. À Decize (Nièvre), elle organise des démonstrations pour les notables de la ville et réalise des cures. Elle parvient à magnétiser le médecin et à raidir « ses bras, qui n’abaissaient plus qu’à [s]a seule volonté ». Les rapports de pouvoir se renversent : une femme se rend maîtresse du corps médical ! L’enjeu symbolique de ce moment est extrêmement fort. Fondé sur l’intuition et le fluide naturel possédé par tout un chacun, le « magnétisme animal » est une thérapeutique démocratique et accessible à tous. Il est l’outil d’une lutte contre la confiscation de la santé par les médecins. Des démonstrations publiques aux cures privées familiales, en passant par les séances des salons, le magnétisme permet aux femmes de redevenir de véritables sujets et non plus de simples objets manipulables. On retrouve l’idée forte du renversement des rôles dans l’une des pièces de théâtre écrites par Plainchant. Dans On ne prévoit jamais tout (1855), c’est la jeune fille qui enlève son amant et non l’inverse !

Seul témoignage manuscrit connu d’une magnétiseuse au XIXe siècle, le journal de Plainchant est un document tout à fait unique qui nous donne accès à une pratique amatrice authentique, sans jamais renoncer à l’esprit critique. Du point de vue de l’histoire des spectacles et de l’occultisme, il nous permet de comprendre que le « magnétisme animal » est la matrice des spectacles d’hypnose contemporains et celle du spiritisme. En effet, l’espoir de Plainchant que l’état « somnambulique » (c’est-à-dire de transe magnétique) puisse lui permettre de revoir sa fille décédée anticipe l’introduction du spiritisme en France. Enfin, ce document permet de battre en brèche l’idée reçue selon laquelle les femmes n’auraient été que des « somnambules » magnétisées. Non : féministe et fouriériste, Hébé Plainchant fut bel et bien une magnétiseuse à part entière.
À lire :
- Pour découvrir la vie d’Hébé Plainchant et disposer de l’édition intégrale de son journal magnétique et de ses pièces de théâtre, cf. Thibaut Rioult, Féminisme et magnétisme animal : Hébé Plainchant et la contre-culture magnétique du XIXe siècle, Sarzana-Lugano : Agorà & Co, 2026. Disponible sur Amazon.
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