Ce sculpteur, décorateur et scénographe suisse est mort le 14 février à quatre-vingt-cinq ans. Dans un entretien avec Béatrice Picon-Vallin, il lui avait dit avoir fait un tour du monde, en 1960-61, qui l’avait mené en Afrique, en Inde, au Vietnam et au Japon. « Ce n’était pas pour voir du théâtre, mais pour découvrir le monde. Lors de mon premier séjour au Japon, je crois que je n’ai vu aucun spectacle de nô, ni de kabuki. À l’époque, je me préoccupais plus de peinture et de sculpture que de théâtre. »
Il avait fait l’École des Beaux-Arts et comme de nombreux élèves, il avait eu envie de faire des décors de théâtre. Mais « Mon intérêt pour le théâtre, dit-il, est venu très progressivement. Au départ, le masque était pour moi un art solitaire. L’idée de travailler avec un groupe me faisait peur. J’avais fait l’École des Beaux-Arts, et j’étais attiré par les arts visuels, le mime. Autour de moi, on disait que je pouvais être acteur. Je suis allé à l’École Jacques Lecoq qui ne formait pas uniquement des gens qui voulaient être comédiens. J’avais un accent épouvantable. Faire du théâtre muet était aussi une solution à ce problème. »
Erhard Stiefel, influencé par les grands maîtres italiens Amleto Sartori (1915-1962) et son fils (Arlequin serviteur de deux maîtres mise en scène de Giorgio Strehler avec Marcello Morretti) mais aussi japonais et balinais. Et dans un tout autre style par le Bread and Puppet de Peter Schumann. Il a toujours conçu ses masques avec une grande rigueur et il en réalisera de nombreux et excellents, pour le théâtre, la danse et le cinéma. Le public du Théâtre du Soleil, sans le connaître, a eu l’occasion d’admirer souvent un travail exemplaire. Chaque masque étant unique et spécialement réalisé pour une actrice ou un acteur, en cuir, en bois ou tissu.
Nous avions beaucoup apprécié ses costumes pour Le Songe d’une nuit d’été, en 1968 qu’Ariane Mnouchkine avait mis en scène au Cirque Montmartre aujourd’hui hélas, remplacé par un supermarché.
La première fois que nous avons vu ses masques c’était dans L’Age d’or (1975), puis dans Méphisto d’après Klaus Man, et en 1981, puis 1984, il en conçut, inspirés par les masques japonais mais auxquels il donnait une touche personnelle. Ils étaient, si notre mémoire est bonne, en deux parties, et reliés par un fil élastique – de véritables chefs-d’œuvre… pour Richard II et Henry IV de William Shakespeare. Et L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge et L’Indiade d’Hélène Cixous.
Puis, en 1992 Les Euménides d’Eschyle. Il a aussi travaillé en 1990 pour Les Fourberies de Scapin de Molière, mise en scène de Jean-Pierre Vincent et neuf ans plus tard, il créa les masques de Peines de cœur d’une chatte française de René de Ceccaty, un spectacle mis en scène par Alfredo Arias.Ou encore pour Le Montaigne Shakespeare, mon père et moi de Philippe Avron.
Sans lui, le théâtre dans la seconde partie du XXe et au XXIe siècle assez peu friand de masques, n’aurait pas été ce qu’il a été et Erhard Stiefel fit renaître la fonction du masque, que peu de metteurs en scène utilisaient alors. Sauf entre autres, Ariane Mnouchkine ou Peter Brook pour La Conférence des Oiseaux en 1979. Il faut rappeler que leurs prédécesseurs : Jacques Copeau, Louis Jouvet, Charles Dullin avaient vu tout l’intérêt du masque, comme ceux qui avaient travaillé au Groupe de Théâtre Antique de la Sorbonne : Maurice Jacquemont – déjà en 1936 – pour Les Perses, avec les superbes masques de Jean Dasté pour les protagonistes et pour Agamemnon d’Eschyle avec ceux de Jean Bertholle.
Ou ensuite Bertrand Jérôme (oui,celui de la merveilleuse émission de France-Culture, que Laure Adler élimina sans aucun état d’âme) Les Papous dans la tête pour Les Sept contre Thèbes d’Eschyle en 1958, avec les masques en résine – beaux mais très inconfortables, parce que pas faits sur mesure – du peintre Jacques Delfau, pour le chœur et les protagonistes. Et André Steiger… qui, trois ans plus tard, mit en scène Les Choéphores et Les Euménides d’Eschyle.
Jouer masqué exige concentration, travail long et assidu, gestualité particulière : c’est un excellent outil pédagogique et plus une école de théâtre ne s’en dispense… Sous un masque, plus de jeune, plus de vieux, plus de sexe… Tout est remis en question. C’est aussi une façon pour une actrice ou un acteur, d’avoir un accès à privilégier une autre incarnation d’un personnage. Ce que dit très bien Guy Freixe dans son livre sur le masque. À condition, bien sûr, d’avoir un masque d’une réelle qualité humaine, comme ceux que réalisa Erhard Stiefel. Il aura été beaucoup plus loin dans la conception du masque, surtout dans les spectacles du Soleil mis en scène par Ariane Mnouchkine. Le théâtre a une dette envers ce grand artiste.
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